- Où va
le syndicalisme français ?
Le récent départ de Marc Blondel, c'est le départ du dernier des
grands dirigeants du syndicalisme qui ont marqué les années 1990.
Des années qui restent des années « de crise » malgré de fortes
mobilisations. Nouvelles scissions syndicales3,
dispersion extrême, abstentions massives aux « prud'hommales »,
absence de résultats lors de nombreux mouvements sociaux, forment
l'essentiel des traits qui dominent alors, dans un contexte de
syndicalisation désespérément faible. Avec moins de 10 % de
syndiqués, la France se situe, et de loin, au niveau le plus bas des
pays de l'Union européenne. Dès lors, évoquer l'avenir du
syndicalisme peut laisser perplexe. Pourtant, la question demeure.
Elle découle du rôle que jouent les corps intermédiaires et
représentatifs dans les démocraties modernes. Mais aussi des
mutations économiques, techniques et internationales qui
interpellent les acteurs sociaux et les conduisent à faire face à la
mise en cause de règles et régulations liées au passé ou à l'essor
de règles nouvelles. Dans ces contextes, le devenir des syndicats
dépend de nombreux facteurs dont certains s'imposent avec force. Par
exemple, leur influence sur les décisions qui concernent
l'entreprise et l'emploi, ou leur rôle dans la constitution d'une
« Europe sociale ». Pour pallier la faiblesse des syndicats
français, il faut que leur influence passe par la concertation ou la
négociation, gagne en importance au niveau local. Sur ce plan,
divers efforts existent, même s'ils répondent à des buts distincts.
Même s'ils relèvent de registres divers, ils s'attachent à donner
plus d'assise à la « représentativité syndicale » et une légitimité
accrue aux accords collectifs. C'est-à-dire à renforcer des traits
qui, dans de nombreux pays, constituent souvent l'essentiel du
pouvoir d'influence syndical. À l'évidence, c'est dans ce cadre que
s'inscrivent les propositions de certains syndicats sur l'accord
majoritaire4 ou celles du rapport de Virville sur des «
élections de représentativité »5, pour ne citer que ces
initiatives. Par-delà l'entreprise, existe l'Europe. Aujourd'hui,
beaucoup déplorent l'absence de grands enjeux et d'utopies dans le
monde syndical. Si l'utopie se mesure à la manière dont les projets
qu'elle suscite s'inscrivent dans l'Histoire mais aussi aux
difficultés qui s'opposent à leur réalisation et qui parfois donnent
l'impression d'être insurmontables, alors la constitution d'un
espace social européen face à ceux qui existent déjà – le marché
unique, l'espace monétaire – relève bien de l'utopie. Dans les
faits, la Confédération européenne des syndicats (CES) où siègent
cinq organisations françaises, connaît désormais des évolutions qui
peuvent la renforcer, à terme. Longtemps, la CES fut un pur appareil
institutionnel sans prise sur le « réel ». Aujourd'hui, la situation
se transforme même si pour certains, cela se fait à un rythme trop
lent. L'essor de larges mouvements sociaux (Vilvorde, les routiers,
etc), l'institution des syndicats dans les « Comités de groupes
européens », la conclusion d'accords liant CES et patronat,
constituent autant de premiers pas. Ou les jalons d'un devenir
auquel les syndicats français participent à divers degrés, et qui
impliquent en Europe la création de nouvelles conventions et
régulations. Pour toutes ces raisons, l'avenir des syndicats ne
saurait se traduire par « no future ». Bien au contraire.
Guy Groux
1. Auteur de Vers un renouveau du conflit social ?, Bayard, coll.
« Société », 1998 et directeur de L'action publique négociée.
Approches à partir des « 35 heures » – France-Europe, L'Harmattan,
coll. « Logiques Politiques », 2002.
2. Centre d'étude de la vie politique française.
3. Scissions d'où naissent la FSU (Fédération syndicale unitaire) et
l'UNSA (Union nationale des syndicats autonomes). Sud (Solidaires.
Unitaires. Démocratiques) est créé juste auparavant, à la suite
d'une scission touchant la CFDT.
4. « Accord majoritaire » : selon ces propositions, un accord ne
peut être valide et appliqué à tous que s'il est signé par une ou
plusieurs organisations ayant recueilli la majorité des voix aux
élections professionnelles. Ce qui est contesté ici, c'est le
principe de l'accord impliquant l'ensemble des salariés, même
lorsqu'il est signé par des organisations minoritaires.
5. « Élections de représentativité » : il s'agit d'une proposition
récente de la commission de Virville instituée par le ministre du
Travail. La représentativité des syndicats qui relève aujourd'hui du
droit serait soumise à un vote organisé tous les cinq ans, auprès
des salariés concernés. À la représentativité octroyée par les
pouvoirs publics, s'agrège ainsi une représentativité par le vote,
ce dernier constituant en l'occurrence une sorte « d'instrument de
mesure ».
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