Que reste-t-il aujourd'hui en France de la politique de décentralisation et de démocratisation du théâtre menée il y a une quarantaine d'années ?
Après-guerre, la France était un désert culturel. Aujourd'hui, le pays est couvert d'un réseau de scènes et de compagnies d'une exceptionnelle densité.
En Allemagne, à crédits publics comparables, le modèle est beaucoup plus concentré : il y a de grands théâtres dotés de troupes permanentes, peu d'intermittents. Parallèlement, on assiste à l'éclosion de nouvelles disciplines, comme la danse contemporaine, le cirque, le théâtre de rue. Des formes culturelles populaires, considérées il y a peu comme relevant du commerce et du divertissement, ont acquis leurs lettres de noblesse.
L'éclosion de ces nouvelles formes de spectacles a-t-elle des conséquences pour le théâtre ?
Les métissages se sont développés, les disciplines se contaminent les unes les autres. D'où une mise en question des distinctions entre culture savante et culture populaire, entre œuvre d'art et objet de divertissement. A l'époque de Vitez, cette question avait été réglée par la formule "nous fabriquons un théâtre élitaire pour tous". Depuis, avec l'ouverture à des formes artistiques plus populaires et la dissolution des frontières entre disciplines, des critiques surgissent sur le registre : "On cède aux tentations de la consommation culturelle au détriment de l'exigence artistique."
Comment ces évolutions sont-elles prises en compte ?
Elles sont mal assumées. On se lance des anathèmes, du genre "le marché et l'Audimat gouvernent tout", au lieu d'approfondir l'analyse de ce qui a changé dans les attentes du public et dans les mobiles des artistes. Aujourd'hui, une salle de spectacle vivant peut être à la fois un lieu d'exigence artistique pointu, un lieu de recherche de nouveaux publics, un lieu de découverte de nouveaux artistes. Les missions de service public doivent être repensées dans leur diversité. Par exemple, la question de la place de la danse et de la musique savante sur les scènes est mal réglée.
La fréquentation du théâtre a-t-elle évolué ?
Elle est restée stable au cours des vingt dernières années, ce qui provoque deux sortes de commentaires. Certains disent qu'avec la croissance des aides publiques le spectateur coûte de plus en plus cher. D'autres au contraire se réjouissent : la fréquentation du théâtre ne s'est pas effondrée malgré la concurrence des nouveaux médias, des loisirs culturels et des nouvelles disciplines. Mais Bourdieu a toujours raison. Il n'y a pas eu d'élargissement social du public.
Comment expliquer l'échec de la politique de démocratisation ?
Depuis André Malraux, un fossé s'est creusé peu à peu entre un ministère de l'excellence artistique et les réseaux d'éducation populaire. Comme si étaient incompatibles le souci de la création et l'action socioculturelle, avec la connotation péjorative, pour ne pas dire ringarde, que recouvre encore cette expression. Or, depuis quelques années, avec la crise des banlieues, l'exclusion, la montée des communautarismes et des intolérances, on assiste à un foisonnement de nouvelles démarches, de la part d'équipes, d'associations et d'élus qui contribuent à combler le fossé, à rétablir des liens entre les artistes, la société et les publics. Ce foisonnement n'est pas suffisamment pris en compte, non seulement par le ministère de la culture, mais aussi par les autres ministères. La culture est devenue une condition de réussite des politiques d'insertion, de rénovation urbaine, de développement rural, d'éducation nationale. Mais nous parvenons mal à concilier la dimension artistique et la dimension sociale du développement culturel.
D'où vient ce foisonnement de nouvelles démarches culturelles ?
Ce renouveau a plusieurs sources. Un, de plus en plus d'artistes reconnus s'engagent dans un travail conçu à partir d'une situation sociale critique - avec des détenus, des handicapés, des chômeurs par exemple.
Deux, des autodidactes, issus des milieux défavorisés, développent des formes artistiques de survie, le hip-hop étant le plus bel exemple.
Trois, des responsables non culturels - des élus, des directeurs d'hôpitaux, de collèges, etc. - se rendent compte qu'ils ont besoin d'artistes et de culture et prennent l'initiative de projets inédits.
Quatre, de plus en plus d'équipes nouvelles créent des lieux de production et de diffusion, hors des circuits institutionnels.
Ce mouvement de revivification culturelle n'est pas assez pris en compte.
Sa prise en compte supposerait des moyens budgétaires...
On a dit que si la culture coûte cher, l'inculture coûte beaucoup plus cher. Et il ne faut pas perdre de vue quatre choses : l'investissement culturel est générateur de développement économique et d'emploi ; des dispositifs non publics de mutualisation des recettes pourraient être étendus ; des redéploiements sont possibles pour peu que la volonté existe ; et les marges de manœuvre à dégager sont modestes au regard des budgets actuels.
Propos recueillis par Marie-Pierre Subtil