Journal l'Humanité
Rubrique Médias
Article paru dans l'édition du 27 novembre 2004.
 
 
 
DIMANCHE 28 NOVEMBRE
Plaisir puis business
 

En un demi-siècle, la variété télévisée a beaucoup changé. Revue de détail.

 

 

Cinquante ans de variétés

à la télé.

France 5. 17 heures.

Quoi de commun entre 36 Chandelles, de Jean Nohain, en 1950, et la Star Ac de nos jours ? Pas grand-chose, si ce n’est que l’on y pousse la chansonnette. Richard Cannavo et Patrick Chamming’s ont conçu une série documentaire en trois épisodes sur les variétés à la télévision depuis cinquante ans. Une série où l’on chante, bien sûr. Mais surtout une série qui aide à réfléchir sur l’évolution du média télé, et la place de la chanson dans la société.

Les deux acolytes aiment la « variétoche ». Patrick Chamming’s, qui a travaillé avec la productrice Pascale Breugnot, a monté des émissions de variétés pour TF1. Richard Cannovo, éditorialiste au Nouvel Observateur, a « pas mal navigué sur la variété, d’abord au Matin de Paris, et ensuite en écrivant des biographies de chanteurs ». « J’ai constaté qu’il n’y avait pas vraiment de documentaire de référence en la matière. On voit parfois des bribes de vieilles émissions dans l’émission d’Arthur les Enfants de la télé. Mais il n’existait aucun documentaire d’ensemble ni aucune réflexion de fond sur l’évolution de ce genre. »

Et pourtant, du Petit Conservatoire, de Mireille, aux joyeux délires des artistes dans les émissions de Gilbert et Maritie Carpentier, en passant par Champs-Élysées ou Sacrée Soirée, le genre a considérablement évolué. Pour atterrir, aujourd’hui, dans une sorte

de « panne sèche » avec les Star Ac et autres Recherche de la nouvelle star : « On est passés du plaisir au business, explique Richard Cannovo. On ne donne plus leur chance aux jeunes artistes. Les élèves de la Star Academy reprennent des chansons de France Gall. Autrefois, chez Mireille, les artistes étaient auteurs-compositeurs. Aujourd’hui, la télévision a oublié tout le côté ludique des variétés : les chansons sont formatées, et on vend les artistes comme on vend des bagnoles. » Signe des temps, d’ailleurs : aujourd’hui, les chanteurs qui viennent défendre un nouveau disque ne viennent plus chanter... Mais causer de leur album sur un plateau ou sur un autre.

Les deux compères ont farfouillé dans les archives de l’INA à la recherche de documents des débuts de la télévision. Ils ont aussi interviewé les protagonistes des émissions phares des variétés : Jacques Chancel, Michel Drucker, Jean-Pierre Foucault, Antoine de Caunes... Un constat « amer », selon Patrick Chamming’s, s’impose : aujourd’hui, la télévision ne donne plus le temps aux nouveaux talents d’éclore. L’audience a pris le pas sur la découverte, la curiosité, l’envie. « Même le service public ne joue pas son rôle, assure Patrick Chamming’s. Si Yves Bigot (directeur des programmes de France 2 et ex-patron des variétés de la chaîne) est conscient du problème et prend des mesures, son action est de toute façon limitée : l’émission doit faire le plein de téléspectateurs en un coup. » Principale conséquence : non seulement les reprises commencent à lasser, mais une émission alternative comme les Enfants du rock, devenue culte aujourd’hui, est impensable à l’heure actuelle. « La techno, par exemple, ce n’est pas la loi du plus grand nombre », regrette Patrick Chamming’s.

Les producteurs, les programmateurs tentent de faire des efforts. En vain. Et de dénoncer, les uns et les autres, la toute-puissante de la radio NRJ. « NRJ a un rôle pernicieux. Tout ce qui marche doit passer par NRJ. Si un artiste n’est pas inscrit sur leurs play-lists, personne ne le prend, nulle part », constate Richard Cannovo. Le paradoxe, c’est que les artistes originaux, en France, pullulent... Et sont plus ou moins condamnés à l’ombre avec ce système.

« Il ne sera pas possible d’explorer indéfiniment le répertoire des années soixante-dix et quatre-vingt », relève Richard Cannovo. Ce qui laisse une porte ouverte à l’espoir. Déjà NRJ commence (tout juste) à perdre de son rayonnement. Déjà certains jeunes artistes arrivent à émerger, même en passant par des émissions de téléréalité, à l’instar de Chimène Badi ou d’Olivia Ruiz. Et demain, alors ? Patrick Chamming’s a un projet : un feuilleton documentaire d’été, sorte d’anti-Star Academy, avec Souchon, Voulzy et de jeunes auteurs-compositeurs-interprètes. Histoire de réinventer le Petit Conservatoire. Et, qui sait, de dénicher parmi ces jeunes talents la Françoise Hardy de demain, peut-être. À condition que l’émission trouve une chaîne.

Caroline Constant