Cinquante ans de variétés
à la télé.
France 5. 17 heures.
Quoi de commun entre 36 Chandelles, de Jean Nohain,
en 1950, et la Star Ac de nos jours ? Pas grand-chose, si ce n’est
que l’on y pousse la chansonnette. Richard Cannavo et Patrick
Chamming’s ont conçu une série documentaire en trois épisodes sur
les variétés à la télévision depuis cinquante ans. Une série où
l’on chante, bien sûr. Mais surtout une série qui aide à réfléchir
sur l’évolution du média télé, et la place de la chanson dans la
société.
Les deux acolytes aiment la « variétoche ».
Patrick Chamming’s, qui a travaillé avec la productrice Pascale
Breugnot, a monté des émissions de variétés pour TF1. Richard
Cannovo, éditorialiste au Nouvel Observateur, a « pas mal navigué
sur la variété, d’abord au Matin de Paris, et ensuite en écrivant
des biographies de chanteurs ». « J’ai constaté qu’il n’y avait
pas vraiment de documentaire de référence en la matière. On voit
parfois des bribes de vieilles émissions dans l’émission d’Arthur
les Enfants de la télé. Mais il n’existait aucun documentaire
d’ensemble ni aucune réflexion de fond sur l’évolution de ce
genre. »
Et pourtant, du Petit Conservatoire, de Mireille,
aux joyeux délires des artistes dans les émissions de Gilbert et
Maritie Carpentier, en passant par Champs-Élysées ou Sacrée
Soirée, le genre a considérablement évolué. Pour atterrir,
aujourd’hui, dans une sorte
de « panne sèche » avec les Star Ac et autres
Recherche de la nouvelle star : « On est passés du plaisir au
business, explique Richard Cannovo. On ne donne plus leur chance
aux jeunes artistes. Les élèves de la Star Academy reprennent des
chansons de France Gall. Autrefois, chez Mireille, les artistes
étaient auteurs-compositeurs. Aujourd’hui, la télévision a oublié
tout le côté ludique des variétés : les chansons sont formatées,
et on vend les artistes comme on vend des bagnoles. » Signe des
temps, d’ailleurs : aujourd’hui, les chanteurs qui viennent
défendre un nouveau disque ne viennent plus chanter... Mais causer
de leur album sur un plateau ou sur un autre.
Les deux compères ont farfouillé dans les archives
de l’INA à la recherche de documents des débuts de la télévision.
Ils ont aussi interviewé les protagonistes des émissions phares
des variétés : Jacques Chancel, Michel Drucker, Jean-Pierre
Foucault, Antoine de Caunes... Un constat « amer », selon Patrick
Chamming’s, s’impose : aujourd’hui, la télévision ne donne plus le
temps aux nouveaux talents d’éclore. L’audience a pris le pas sur
la découverte, la curiosité, l’envie. « Même le service public ne
joue pas son rôle, assure Patrick Chamming’s. Si Yves Bigot
(directeur des programmes de France 2 et ex-patron des variétés de
la chaîne) est conscient du problème et prend des mesures, son
action est de toute façon limitée : l’émission doit faire le plein
de téléspectateurs en un coup. » Principale conséquence : non
seulement les reprises commencent à lasser, mais une émission
alternative comme les Enfants du rock, devenue culte aujourd’hui,
est impensable à l’heure actuelle. « La techno, par exemple, ce
n’est pas la loi du plus grand nombre », regrette Patrick
Chamming’s.
Les producteurs, les programmateurs tentent de
faire des efforts. En vain. Et de dénoncer, les uns et les autres,
la toute-puissante de la radio NRJ. « NRJ a un rôle pernicieux.
Tout ce qui marche doit passer par NRJ. Si un artiste n’est pas
inscrit sur leurs play-lists, personne ne le prend, nulle part »,
constate Richard Cannovo. Le paradoxe, c’est que les artistes
originaux, en France, pullulent... Et sont plus ou moins condamnés
à l’ombre avec ce système.
« Il ne sera pas possible d’explorer indéfiniment
le répertoire des années soixante-dix et quatre-vingt », relève
Richard Cannovo. Ce qui laisse une porte ouverte à l’espoir. Déjà
NRJ commence (tout juste) à perdre de son rayonnement. Déjà
certains jeunes artistes arrivent à émerger, même en passant par
des émissions de téléréalité, à l’instar de Chimène Badi ou
d’Olivia Ruiz. Et demain, alors ? Patrick Chamming’s a un projet :
un feuilleton documentaire d’été, sorte d’anti-Star Academy, avec
Souchon, Voulzy et de jeunes auteurs-compositeurs-interprètes.
Histoire de réinventer le Petit Conservatoire. Et, qui sait, de
dénicher parmi ces jeunes talents la Françoise Hardy de demain,
peut-être. À condition que l’émission trouve une chaîne.
Caroline Constant