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• LE MONDE | 30.01.03 | 12h59
La télé-réalité à la conquête du monde musical
Des émissions du même genre que "Star Academy" ou "Popstars", qui
produisent des chanteurs en quelques semaines, connaissent un succès
identique dans le monde entier. Un système qui fait la fortune des
grandes maisons de disques, des chaînes de télévision et des vedettes
invitées.
Jenifer est à l'Olympia. Nolwenn y sera prochainement. Universal Music,
filiale de Vivendi Universal qui a racheté le music-hall parisien, a
porté sa part de marché à 55 % lors des fêtes de fin d'année, alors
qu'elle en représente généralement 37 %, en coéditant les disques de
"Star Academy" (l'émission de TF1) et de "Pop Stars" (celle de M6).
L'omniprésence des émissions de télé-réalité montrant le processus de
fabrication de jeunes chanteurs va-t-elle bouleverser le paysage
musical ?
Pascal Nègre, PDG d'Universal Music France, voit dans ces avatars modernes du radio-crochet une manière, mais pas la seule, de débusquer les vedettes de demain. Universal est contractuellement obligé de miser sur "le" ou "la" gagnante – budget d'enregistrement d'un album, Olympia offert, tournée. Mais la major exploite aussi les seconds, les recalés, les clones. Le phénomène est d'abord planétaire. En Espagne, "Operacion Triunfo" (OT, diffusée par la chaîne publique Television Espanola, sur une idée de Gestmusic, filiale du néerlandais Endemol) fut dès 2001 l'un des premiers raz de marée européens de la formule. Les opérateurs avaient opté pour une formule Kleenex : chaque semaine, un disque issu de l'émission sort sur le marché (200 000 exemplaires vendus en moyenne, 1 million pour le spécial Noël), les éliminés ont droit à un single. Résultat : les classements ont été entièrement occupés par OT pendant des mois, au grand désespoir des autres artistes. La "Star Academy" américaine s'appelle, elle, "American Idol : the Search for a Superstar". La première saison a été un immense succès pour la chaîne Fox, en attirant 23 millions de téléspectateurs pour la finale, gagnée par Kelly Clarkson. Cette serveuse du Texas a bénéficié d'un contrat d'enregistrement avec RCA (filiale de la major allemande BMG, propriété de Bertelsmann) et d'un contrat de management avec 19 Entertainment, la société britannique qui a eu l'idée du concept originel, "Pop Idol". Le premier single de la chanteuse, A Moment Like This, est en tête des hit-parades. Son album est attendu pour avril. RCA, qui a également signé des contrats avec d'autres finalistes, est aujourd'hui péjorativement surnommé "le label d'Ämerican Idol"" pour avoir sombré dans une musique pop commerciale. Le concours télévisé peut-il dès lors sauver une industrie du disque en crise ? Soixante-dix mille "espoirs de la chanson" se sont présentés aux auditions de la deuxième saison d'"American Idol", qui a débuté avec la meilleure audience obtenue par un reality show après "Survivor", de CBS. Mais le créateur d'"American Idol", Simon Fuller, estime que l'engouement pour la musique issue de la télé-réalité approche de son point de saturation. En Espagne, les ventes de disques d'OT ont chuté de 50 % de 2001 à 2002 (de 3 millions à 2 millions). En février 2002, près de 13 millions de téléspectateurs avaient assisté à la finale. Ils étaient moins de 8 millions en 2003. Pourtant, les effets pervers de ces programmes perdurent. L'impérialisme de "Star Academy" et de ses déclinaisons a réduit la place disponible pour les artistes dans les rayonnages des disquaires, et en particulier dans les hypermarchés. Même si Renaud, Johnny Hallyday, Patrick Bruel, voire Indochine, ont largement battu les scores des "élèves". MÉLANGE DES GENRES Ce phénomène a surtout dévoilé les aspects les plus inquiétants des flirts poussés de l'industrie du disque avec la télévision, saga commencée en France en 1989, lors du lancement de la lambada – la maison de disques CBS s'était alliée à TF1, qui touchait un pourcentage sur les ventes du tube de l'été. "C'est à ce moment-là, explique Yves Bigot, directeur des variétés de France 2, que l'Etat et les organismes de contrôle auraient dû établir des règles strictes, comme c'est le cas aux Etats-Unis. Tout est enchevêtré. La lisière entre producteurs et diffuseurs est extrêmement ténue." Ainsi M6 réalise 39 % de son chiffre d'affaires grâce aux produits dérivés, en grande partie gérés par M6 Interaction, producteur de disques et équivalent d'Une Musique pour TF1. Pascal Nègre affirme quant à lui se livrer volontiers à des opérations spéciales du type "Pop Stars" et "Star Academy", mais "refuser qu'on touche à -ses- artistes". En clair, ne pas adopter de schéma qui associe les chaînes de télévision au bénéfice des ventes en échange d'écrans publicitaires. Cette confusion des genres est exposée par François Jost, professeur à la Sorbonne nouvelle, où il dirige le Centre d'études sur les images et les sons médiatiques. Auteur de La Télévision au quotidien (INA/De Boeck) et de L'Empire du Loft (La Dispute), il y décortique les arcanes de la télé-réalité. La première rentabilité de ces émissions est publicitaire : "Elles offrent un environnement favorable à la consommation." Elles permettent ensuite d'écarter le cauchemar des chaînes, le zapping, "car il y a continuité entre l'émission et la publicité", souvent consacrée aux disques – Universal Music est le deuxième plus gros annonceur publicitaire à la télévision française, derrière Nestlé France. Enfin, elles permettent de fédérer devant l'écran les générations en faisant "chanter des chansons d'hier par des chanteurs d'aujourd'hui". Des tubes des artistes aimés des parents (Michel Berger) interprétés par des jeunots : plus rien ne sépare désormais des familles qui s'étripaient hier encore sur le rock ou le hip-hop. François Jost observe enfin que le propre des émissions de télé-réalité est de se recycler en permanence. Les concepteurs passent au crible les émissions qui marchent dans le monde et en sélectionnent les séquences les plus efficaces. Les concepts sont sans cesse affinés : ainsi Simon Fuller prépare-t-il pour la Fox "All-American Girl" (à l'attention des filles seulement) et "Second Chance", où des vedettes en bout de course pourront relancer leur carrière. Pour cette émission, les producteurs ont suggéré le nom de Michael Jackson... On peut certes apparenter les émissions de chanson-réalité françaises aux crochets d'antan, mais elles ont surtout emprunté au "Loft" et aux divertissements à succès de Jean-Pierre Foucault et de Roger Louvet – "Les années tubes", "Les années twist"... Voire aux concerts caritatifs apparus dans les années 1980, où des non-professionnels (acteurs, en particulier) poussaient la chansonnette pour la bonne cause. Depuis, l'idée du "tous artistes" a proliféré. Un universitaire américain de 50 ans entend la défendre aujourd'hui en poursuivant devant les tribunaux, pour "âgisme", l'émission "American Idol", dont le concours est strictement réservé aux 16-24 ans. Véronique Mortaigne (avec Claudine Mulard à Los Angeles et Martine Silber à Madrid) A qui profite la chanson ?
Les chaînes de télévision TF1 a engrangé plus de 120 millions d'euros de recettes publicitaires lors de "Star Academy 2". 3 millions des 11,5 millions de téléspectateurs de la finale ont téléphoné, à raison de 60 centimes d'euro par appel, pour élire Nolwenn. Les gains sont partagés entre TF1, la société de production Endemol et les opérateurs de télécommunications. Le mensuel officiel de la "Star Ac" se vend à 350 000 exemplaires. Il faut y ajouter la licence de la marque Star Academy pour des produits alimentaires ou des vêtements, l'inscription payante au fan-club, la fréquentation du site Internet... Les maisons de disques Universal Music, TF1 et Endemol se partagent les profits générés par les disques des élèves de l'Academy. Pour "Star Academy 1", les chiffres de vente sont : Star Academy (1,65 million d'albums), Star Academy, les singles (350 000), Star Academy, live(250 000), le single La Musique (1,9 million), Jenifer (680 000), Mario (40 000). Pour "Star Academy 2", Chante Michel Berger (1 million), Fait sa boum (1,2 million), le single La Musique(800 000), Paris Latino (800 000). Pour "Popstars" (M6), L5 a vendu 1,3 million d'exemplaires de son premier album, 350 000 de Retiens-moi, 1,3 million du single Toutes les femmes de ta vie. L'album des Whatfor s'est écoulé à 400 000 copies et leur single Plus haut à 600 000. Les vedettes invitées Phil Collins, Maria Carey, Lionel Ritchie, Céline Dion, Patricia Kaas ou Johnny Hallyday ont touché des cachets substantiels en encourageant les candidats, tout en bénéficiant d'une grande audience et d'une image de marque de prof sympa. Les auteurs des chansons Les ayants droit de Michel Berger (France Gall) touchent les royautés générées par l'exploitation du catalogue de l'auteur-compositeur. • ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 31.01.03 |
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