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COMPOSITEUR DE MUSIQUE
Laurent Petitgirard, la logique du rythme
LE MONDE TELEVISION | 29.08.03 | 16h14
 

MANQUE DE MOYENS

Enregistrer à Paris une musique originale de trente minutes, en deux séances, avec un orchestre de quarante musiciens, coûte approximativement 30 000 euros en comptant les frais du copiste, les musiciens, le studio, le mixage, la location des percussions et l'ingénieur du son. Or le budget moyen alloué par la production au compositeur, qui a tous les frais à sa charge, est de l'ordre de 12 000 euros soit à peine 1 % du budget global du téléfilm. C'est largement sous-payé, estime Laurent Petitgirard. "On assiste à une paupérisation de la musique de télévision", déplore-t-il, soulignant que "les conséquences multiples. Les rares musiques symphoniques s'enregistrent à Prague ou à Sofia, où les prix sont trois fois moins élevés, privant de travail les studios français. Quelques compositeurs enregistrent dans leur studio personnel sur des synthétiseurs, d'où une banalisation du son. Beaucoup boudent la télévision en dehors des séries qui offrent de meilleures possibilités budgétaires."

Certains producteurs sont conscients de cette situation, mais expliquent que leurs marges ne leur permettent pas de financer la musique à la hauteurs de ses besoins. Les téléfilms, eux-mêmes, étant sous-payés par les chaînes. C'est pourquoi, la Sacem et l'Union des compositeurs des musiques de films (UCMF) ont récemment interpellé le Centre national de la cinématographie (CNC) pour que soit créé un guichet musique doté de 3 à 4 millions d'euros, avec des critères d'attribution automatique.

Le manque de moyens n'est pas le seul danger qui guette le compositeur de musiques de films. Jusqu'en 1970, de nombreux artistes connus pour leurs œuvres symphoniques écrivaient pour le cinéma : de Prokofiev à Chostakovitch, Milhaud ou Honegger. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas, constate Laurent Petitgirard : "L'avant-garde musicale, qui a contrôlé la musique contemporaine en France pendant près de quarante ans, a affiché un tel mépris pour la musique de films qu'elle a dissuadé toute une génération de compositeurs de s'en approcher et placé au banc des accusés ceux qui osaient s'y aventurer. En conséquence, de nombreux musiciens sans expérience ont accaparé ce genre musical en utilisant sans modération le synthétiseur. Ce qui fait que le niveau moyen des musiques originales conçues pour la télévision est très faible. Je peux paraître désabusé, mais la déchéance de la télévision est certaine et je ne vois pas pourquoi elle épargnerait les musiciens."

Aujourd'hui, quand il travaille pour la télévision, Laurent Petitgirard ne compose plus que pour des projets forts qui lui tiennent à cœur, comme la partition qu'il vient de terminer pour Là-haut, le dernier film de Pierre Schoendoerffer qui sortira à l'automne. Il consacre désormais l'essentiel de son énergie à son œuvre personnelle.

Laurent Petitgirard a écrit les génériques et bandes musicales de plus de 140 films et téléfilms. Il se voit comme un artisan au service de la fiction. Dernier portrait de notre série d'été.

Il se veut musicien éclectique, refusant l'étiquette unique de compositeur pour le cinéma et la télévision, bien qu'il ait écrit la musique de quelque cent quarante films et fictions : "La musique de film est, pour moi, une déclinaison au même titre que l'opéra ou la musique symphonique. Je suis musicien, compositeur et chef d'orchestre."

Pour l'amateur de séries policières, Laurent Petitgirard est l'auteur de l'inoubliable musique de la collection de téléfilms tirés de l'œuvre de Simenon "Les Enquêtes du commissaire Maigret" (rediffusées actuellement sur France 2). A part le générique - petites phrases musicales tragiques et génératrices d'angoisse -, chaque épisode de cette série, qui en comprend une cinquantaine, a droit à une partition nouvelle conservant le même système harmonique, sorte de variations sur un même thème. Une suite symphonique intitulée Les Brumes de Maigret, composée à partir de ces airs, paraîtra en novembre aux éditions EMI. A l'origine de cette musique, née sous d'heureux auspices : Mozart... ! Daniel Deschamps, alors directeur de la production des "Maigret", demanda à Laurent Petitgirard d'écrire un projet de générique, ce qu'il fit dans la soirée. Peu après, le compositeur lui proposa de venir l'écouter alors qu'il enregistrait le Requiem de Mozart "Nous avons donc enchaîné le Dies Irae et Maigret. Wolfgang m'a certainement beaucoup aidé", se souvient-il en riant.

Pour Laurent Petitgirard, membre de l'Institut, président du conseil d'administration de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (Sacem), la musique est avant tout une affaire de famille. Son père, Serge, musicien et professeur, lui fit étudier le piano dès l'âge de 3 ans. Il apprit ainsi à lire une partition avant de connaître l'alphabet. Son frère aîné, Alain Kremsky (nom de famille de leur mère), compositeur et grand prix de Rome, lui enseigna la composition, ce qui lui permit d'écrire sa première œuvre musicale, Trois relations pour flûte et piano, à l'âge de 8 ans. Elève du lycée Buffon à Paris, il fonde et dirige à 12 ans son premier orchestre. A l'adolescence, scandalisant sa famille, il se lance dans l'étude du jazz. "Cela m'a appris beaucoup de choses, spécialement le rythme", reconnaît-il.

Fort d'une technique classique et d'une bonne maîtrise du jazz, il se tourne tout naturellement vers le cinéma en 1971, et écrit ses premières musiques de film : La Pente douce, de Claude d'Anna, et Un officier de police sans importance, de Jean Larriaga. "Il trouve toujours la couleur juste du film, c'est un musicien accompli qui, curieusement, écrit une musique mélancolique à l'opposé de sa personnalité débordante de gaïté et d'énergie", confie Jean Larriaga, vice-président de la commission radio de la Société des auteurs compositeurs dramatiques (SACD).

RENCONTRE AVEC OTTO PREMINGER

Parallèlement, il gagne sa vie en faisant le piano-bar dans l'émission de Philippe Bouvard "Samedi soir" en 1972. Il y rencontre le cinéaste Otto Preminger, qui lui commande la musique de son film Rosebud (1974), et le réalisateur Francis Girod, pour qui il écrira de nombreuses partitions dont celle de Lacenaire, avec Daniel Auteuil, en 1990. "Laurent m'a composé une musique sublime, teintée d'humour noir, qui a soutenu toute les séquences de guillotine, souligne le cinéaste. C'est un bon musicien qui fait l'effort de trouver l'esprit du film, et, par ailleurs, c'est un homme délicieux, un gourmet amateur de bonnes choses."

En 1977, Marcel Jullian, président d'Antenne 2, lui propose d'écrire pour les fêtes de fin d'année la musique d'une série en six épisodes de cinquante-cinq minutes intitulée "Les Folies Offenbach", réalisée par Michel Boisrond avec Michel Serrault dans le rôle titre. Un excellent souvenir ! "Cette superproduction tournée aux Buttes-Chaumont m'a donné l'occasion de réorchestrer les musiques d'Offenbach que nous utilisions, d'écrire une musique originale dans le même style, mais surtout d'être tous les jours sur le plateau pour transformer l'inénarrable Michel Serrault en chef d'orchestre ou en pianiste, se souvient Laurent Petitgirard. Le jour où, baissant sa baguette, il a entendu l'orchestre jouer réellement, Serrault a fait un bond de surprise. La série fut un triomphe, c'est ainsi que mon nom fut lié à de grands succès télévisés."

Après cette série, le réalisateur Bernard Queysannes lui demande de combiner musique contemporaine et musique de film pour plusieurs de ses fictions télévisées dont la mini-série en deux épisodes "Diane Lanster" (France 2, 1980), pour laquelle il composa et enregistra un octuor pour violoncelles qui a largement influencé le film. Il garde de cette collaboration un souvenir enthousiaste.

Ecrire et enregistrer une musique de téléfilm lui prend environ deux semaines. Tout d'abord, il se plonge dans la lecture du scénario, puis visionne l'œuvre pour se donner une idée du rythme. "J'ai fait trois "Maigret" avec lui et j'ai été frappé par sa logique rythmique, témoigne le réalisateur Laurent Heynemann. C'est quelque chose qu'il a en lui. Pour lui, chaque film et chaque réalisateur ont leur rythme propre." Après ce premier contact avec le film, il travaille avec le réalisateur afin d'établir le "cue-sheet", sorte de feuille de route qui indique pour chaque morceau de musique le numéro, la séquence et la durée. Il se met alors au piano et compose en orchestrant directement des séquences parfois très courtes - huit à dix secondes seulement. "Certaines musiques de films ressemblent à des spots de pub. Il ne faut pas avoir d'ego surdimensionné. C'est une école d'humilité. Nous sommes des artisans au service du film, ce qui peut entraîner parfois l'autodérision." Une fois la partition terminée, un copiste la réécrit pour chacun des instruments de l'orchestre. Cela prend environ cinq jours. En fin de parcours, Laurent Petitgirard dirige sa partition (le plus souvent à Prague) et boucle ses enregistrements généralement en une seule journée.

Armelle Cressard


Parcours

 

1950
Naissance à Paris dans une famille de musiciens

1968
Première œuvre enregistrée par l'Orchestre de Nice

1973
Rencontre avec Otto Preminger

1980
Dirige La Vie parisienne au Châtelet

2000
Election à l'Académie des Beaux-Arts

2002
Création de l'opéra Elephant Man

2003
Présidence de la Sacem

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.08.03
  






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