MANQUE DE MOYENS
Enregistrer à Paris une musique originale de trente minutes, en
deux séances, avec un orchestre de quarante musiciens, coûte
approximativement 30 000 euros en comptant les frais du copiste,
les musiciens, le studio, le mixage, la location des percussions
et l'ingénieur du son. Or le budget moyen alloué par la production
au compositeur, qui a tous les frais à sa charge, est de l'ordre
de 12 000 euros soit à peine 1 % du budget global du téléfilm.
C'est largement sous-payé, estime Laurent Petitgirard. "On
assiste à une paupérisation de la musique de télévision",
déplore-t-il, soulignant que "les conséquences multiples. Les
rares musiques symphoniques s'enregistrent à Prague ou à Sofia, où
les prix sont trois fois moins élevés, privant de travail les
studios français. Quelques compositeurs enregistrent dans leur
studio personnel sur des synthétiseurs, d'où une banalisation du
son. Beaucoup boudent la télévision en dehors des séries qui
offrent de meilleures possibilités budgétaires."
Certains producteurs sont conscients de cette situation, mais
expliquent que leurs marges ne leur permettent pas de financer la
musique à la hauteurs de ses besoins. Les téléfilms, eux-mêmes,
étant sous-payés par les chaînes. C'est pourquoi, la Sacem et
l'Union des compositeurs des musiques de films (UCMF) ont
récemment interpellé le Centre national de la cinématographie
(CNC) pour que soit créé un guichet musique doté de 3 à 4 millions
d'euros, avec des critères d'attribution automatique.
Le manque de moyens n'est pas le seul danger qui guette le
compositeur de musiques de films. Jusqu'en 1970, de nombreux
artistes connus pour leurs œuvres symphoniques écrivaient pour le
cinéma : de Prokofiev à Chostakovitch, Milhaud ou Honegger.
Aujourd'hui, ce n'est plus le cas, constate Laurent Petitgirard :
"L'avant-garde musicale, qui a contrôlé la musique
contemporaine en France pendant près de quarante ans, a affiché un
tel mépris pour la musique de films qu'elle a dissuadé toute une
génération de compositeurs de s'en approcher et placé au banc des
accusés ceux qui osaient s'y aventurer. En conséquence, de
nombreux musiciens sans expérience ont accaparé ce genre musical
en utilisant sans modération le synthétiseur. Ce qui fait que le
niveau moyen des musiques originales conçues pour la télévision
est très faible. Je peux paraître désabusé, mais la déchéance de
la télévision est certaine et je ne vois pas pourquoi elle
épargnerait les musiciens."
Aujourd'hui, quand il travaille pour la télévision, Laurent
Petitgirard ne compose plus que pour des projets forts qui lui
tiennent à cœur, comme la partition qu'il vient de terminer pour
Là-haut, le dernier film de Pierre Schoendoerffer qui sortira
à l'automne. Il consacre désormais l'essentiel de son énergie à
son œuvre personnelle.
Laurent Petitgirard a écrit les génériques et bandes musicales
de plus de 140 films et téléfilms. Il se voit comme un artisan au
service de la fiction. Dernier portrait de notre série d'été.
Il se veut musicien éclectique, refusant l'étiquette unique de
compositeur pour le cinéma et la télévision, bien qu'il ait écrit
la musique de quelque cent quarante films et fictions :
"La
musique de film est, pour moi, une déclinaison au même titre que
l'opéra ou la musique symphonique.
Je suis musicien, compositeur et
chef d'orchestre."Pour l'amateur de séries policières,
Laurent Petitgirard est l'auteur de l'inoubliable musique de la
collection de téléfilms tirés de l'œuvre de Simenon "Les Enquêtes
du commissaire Maigret" (rediffusées actuellement sur France 2). A
part le générique - petites phrases musicales tragiques et
génératrices d'angoisse -, chaque épisode de cette série, qui en
comprend une cinquantaine, a droit à une partition nouvelle
conservant le même système harmonique, sorte de variations sur un
même thème. Une suite symphonique intitulée Les Brumes de
Maigret, composée à partir de ces airs, paraîtra en novembre
aux éditions EMI. A l'origine de cette musique, née sous d'heureux
auspices : Mozart... ! Daniel Deschamps, alors directeur de la
production des "Maigret", demanda à Laurent Petitgirard d'écrire
un projet de générique, ce qu'il fit dans la soirée. Peu après, le
compositeur lui proposa de venir l'écouter alors qu'il
enregistrait le Requiem de Mozart "Nous avons donc
enchaîné le Dies Irae et Maigret. Wolfgang m'a certainement
beaucoup aidé", se souvient-il en riant.
Pour Laurent Petitgirard, membre de l'Institut, président du
conseil d'administration de la Société des auteurs, compositeurs
et éditeurs de musique (Sacem), la musique est avant tout une
affaire de famille. Son père, Serge, musicien et professeur, lui
fit étudier le piano dès l'âge de 3 ans. Il apprit ainsi à lire
une partition avant de connaître l'alphabet. Son frère aîné, Alain
Kremsky (nom de famille de leur mère), compositeur et grand prix
de Rome, lui enseigna la composition, ce qui lui permit d'écrire
sa première œuvre musicale, Trois relations pour flûte et
piano, à l'âge de 8 ans. Elève du lycée Buffon à Paris, il
fonde et dirige à 12 ans son premier orchestre. A l'adolescence,
scandalisant sa famille, il se lance dans l'étude du jazz.
"Cela m'a appris beaucoup de choses, spécialement le rythme",
reconnaît-il.
Fort d'une technique classique et d'une bonne maîtrise du jazz,
il se tourne tout naturellement vers le cinéma en 1971, et écrit
ses premières musiques de film : La Pente douce, de Claude
d'Anna, et Un officier de police sans importance, de Jean
Larriaga. "Il trouve toujours la couleur juste du film, c'est
un musicien accompli qui, curieusement, écrit une musique
mélancolique à l'opposé de sa personnalité débordante de gaïté et
d'énergie", confie Jean Larriaga, vice-président de la
commission radio de la Société des auteurs compositeurs
dramatiques (SACD).
RENCONTRE AVEC OTTO PREMINGER
Parallèlement, il gagne sa vie en faisant le piano-bar dans
l'émission de Philippe Bouvard "Samedi soir" en 1972. Il y
rencontre le cinéaste Otto Preminger, qui lui commande la musique
de son film Rosebud (1974), et le réalisateur Francis
Girod, pour qui il écrira de nombreuses partitions dont celle de
Lacenaire, avec Daniel Auteuil, en 1990. "Laurent m'a
composé une musique sublime, teintée d'humour noir, qui a soutenu
toute les séquences de guillotine, souligne le cinéaste.
C'est un bon musicien qui fait l'effort de trouver l'esprit du
film, et, par ailleurs, c'est un homme délicieux, un gourmet
amateur de bonnes choses."
En 1977, Marcel Jullian, président d'Antenne 2, lui propose
d'écrire pour les fêtes de fin d'année la musique d'une série en
six épisodes de cinquante-cinq minutes intitulée "Les Folies
Offenbach", réalisée par Michel Boisrond avec Michel Serrault dans
le rôle titre. Un excellent souvenir ! "Cette superproduction
tournée aux Buttes-Chaumont m'a donné l'occasion de réorchestrer
les musiques d'Offenbach que nous utilisions, d'écrire une musique
originale dans le même style, mais surtout d'être tous les jours
sur le plateau pour transformer l'inénarrable Michel Serrault en
chef d'orchestre ou en pianiste, se souvient Laurent
Petitgirard. Le jour où, baissant sa baguette, il a entendu
l'orchestre jouer réellement, Serrault a fait un bond de
surprise. La série fut un triomphe, c'est ainsi que mon nom fut
lié à de grands succès télévisés."
Après cette série, le réalisateur Bernard Queysannes lui
demande de combiner musique contemporaine et musique de film pour
plusieurs de ses fictions télévisées dont la mini-série en deux
épisodes "Diane Lanster" (France 2, 1980), pour laquelle il
composa et enregistra un octuor pour violoncelles qui a largement
influencé le film. Il garde de cette collaboration un souvenir
enthousiaste.
Ecrire et enregistrer une musique de téléfilm lui prend environ
deux semaines. Tout d'abord, il se plonge dans la lecture du
scénario, puis visionne l'œuvre pour se donner une idée du rythme.
"J'ai fait trois "Maigret" avec lui et j'ai été frappé par sa
logique rythmique, témoigne le réalisateur Laurent Heynemann.
C'est quelque chose qu'il a en lui. Pour lui, chaque film et
chaque réalisateur ont leur rythme propre." Après ce premier
contact avec le film, il travaille avec le réalisateur afin
d'établir le "cue-sheet", sorte de feuille de route qui indique
pour chaque morceau de musique le numéro, la séquence et la durée.
Il se met alors au piano et compose en orchestrant directement des
séquences parfois très courtes - huit à dix secondes seulement.
"Certaines musiques de films ressemblent à des spots de pub. Il ne
faut pas avoir d'ego surdimensionné. C'est une école d'humilité.
Nous sommes des artisans au service du film, ce qui peut entraîner
parfois l'autodérision." Une fois la partition terminée, un
copiste la réécrit pour chacun des instruments de l'orchestre.
Cela prend environ cinq jours. En fin de parcours, Laurent
Petitgirard dirige sa partition (le plus souvent à Prague) et
boucle ses enregistrements généralement en une seule journée.
Armelle Cressard
Parcours
1950
Naissance à Paris dans une famille de musiciens
1968
Première œuvre enregistrée par l'Orchestre de Nice
1973
Rencontre avec Otto Preminger
1980
Dirige La Vie parisienne au Châtelet
2000
Election à l'Académie des Beaux-Arts
2002
Création de l'opéra Elephant Man
2003
Présidence de la Sacem