Les évolutions technologiques et les changements d'habitude de
consommation modifient radicalement l'économie de l'industrie
phonographique, incitant les professionnels du disque à réfléchir à de
nouveaux modèles de production pour sortir de la crise.
Démis, début
2004, de ses fonctions de directeur européen d'EMI Recorded Music, le
Français Emmanuel de Buretel se lance dans une nouvelle aventure.
"Aujourd'hui, explique-t-il, les multinationales ne valorisent
pas assez la création et ses différents modes d'exploitation. Plus de
transversalité permet de valoriser les actifs." En clair, Because,
la nouvelle structure créée par celui qui, en son temps, produisit
pour la société Virgin des artistes comme IAM, Les Négresses vertes,
Air ou Daft Punk, se veut une entreprise dédiée "à la musique et
pas seulement au disque".
"Il s'agit d'aider des artistes, mais aussi des structures de
création à optimiser leurs projets à travers l'édition, la production,
la diffusion sur toutes formes de supports : le CD, l'audiovisuel, le
spectacle vivant, la téléphonie, Internet, l'édition papier...".
Emmanuel de Buretel a pris des participations dans la société
polyvalente Corida qui, depuis 1992, développe une activité de
propriétaire de salles de spectacles parisiennes - La Cigale, La Boule
noire, Le Trabendo -, d'entrepreneur de spectacles, de manager,
d'éditeur et de producteur d'artistes - Rita Mitsouko, Zebda, Manu
Chao, Dupain ou Laetitia Sheriff.
DU DISQUE AU SPECTACLE
Pour le PDG de Corida, Jacques Renault, "il s'agit de développer
des synergies, de trouver des idées ensemble pour que les uns et les
autres soient les plus performants possible". Premier exemple,
celui d'Amadou et Mariam, duo malien : leur album, Dimanche à
Bamako, est le premier CD publié par Because ; la réalisation
artistique en a été confiée à Manu Chao, dont Corida est l'agent, le
tourneur et le gestionnaire d'affaires ; des concerts sont organisés à
La Boule noire, une salle de Corida (prochaines dates les 14 et 21
novembre).
A l'instar de Corida, la société Olympic Tour (Yan Tiersen,
Dominique A, M...), à Nantes, dirigée par Charles Bensmaine, se lance
aussi dans la production de disques (Alexandre Varlet, 26 Pinel).
Surtout, les producteurs phonographiques s'intéressent de plus en
plus à la production de spectacles. L'industrie du disque a enregistré
en 2003 une baisse de son chiffre d'affaires de 14,6 % - et pour les
neuf premiers mois de 2004 une chute de 19 % par rapport à la même
période de 2003. Parallèlement, les spectacles de musiques actuelles
ont vu leurs recettes progresser.
Patron du label Tôt ou tard, qui propose sur son catalogue des
artistes comme Vincent Delerm, Les Têtes raides, Jeanne Cherhal ou
Lhassa, Vincent Frèrebeau fait partie des professionnels du disque qui
envisagent sérieusement de demander une licence d'entrepreneur de
spectacles. "Il ne s'agit pas de piquer les recettes du spectacle
vivant, se défend-il, mais nos métiers évoluent. Le producteur
de disques devient producteur de musique. Cela concerne une
exploitation de l'œuvre via le support CD, mais aussi à travers
l'édition, la synchronisation d'une musique dans une publicité ou un
film, la diffusion dématérialisée ou la production de spectacles. Il
faut que je puisse consolider tous ces types d'exploitation si je veux
continuer à développer des artistes. D'autant que le nombre de
producteurs de spectacles est très inférieur à celui des producteurs
de disques. Il y a un véritable engorgement."
Producteur de spectacles au sein d'Astérios (Sanseverino, Cali, Les
Têtes raides, Vincent Delerm), Olivier Poubelle observe pour sa part
ces envies de polyvalence avec circonspection. "De même qu'il est
dangereux pour un tourneur de produire un de ses artistes parce
qu'aucun label n'en a voulu, il ne sera pas facile pour un producteur
de disques de faire tourner un artiste qu'un producteur de spectacles
n'aura pas jugé apte à la scène. Je crois plus à la synergie entre nos
métiers qu'à de nouvelles concurrences."
Stéphane Davet