Les dernières données statistiques concernant le mécénat des
entreprises, qui portent sur l'année 2002, établissent un bilan plutôt
médiocre. Pourtant, plusieurs dispositions, dont la loi voulue par
Jean-Jacques Aillagon, devraient notamment favoriser l'activité des
fondations.
En France, le mécénat est une sorte d'Arlésienne. On en parle beaucoup
- pour se féliciter de ses progrès ou pour stigmatiser un (éventuel)
désengagement de l'Etat en faveur du privé. Mais quand on observe la
réalité des chiffres, on reste frappé par la place finalement bien
modeste qu'il tient dans notre pays.

D'autant plus que la dernière année dont
on peut faire l'analyse - 2002 - est plutôt médiocre.
En l'absence
d'un observatoire officiel, c'est l'Association pour le développement
du mécénat industriel et commercial (Admical) qui fournit ces données
statistiques. Présidée par Jacques Rigaud, cette association se bat
depuis vingt ans pour développer dans l'Hexagone cette pratique
solidement implantée dans les pays anglo-saxons et en Europe du Nord.
Cette médiocrité se traduit d'abord par un fléchissement du nombre
des entreprises mécènes (moins 12 %) et par la disparition de
plusieurs fondations d'entreprises tournées en tout ou partie vers la
culture (Vivendi, CIC, Canal+, Andersen, Coffium). Ce reflux est bien
sûr lié à la déprime économique, qui amène les sociétés à faire des
coupes claires dans leurs dépenses. Les fusions d'entreprises
n'arrangent pas les choses puisqu'elles entraînent souvent soit la
disparition des fondations, soit leur regroupement.
M. Rigaud se veut néanmoins optimiste : "Dans une conjoncture
économique difficile, le simple fait que le mécénat d'entreprise se
soit globalement maintenu prouve qu'il n'est plus considéré comme un
luxe pour temps de vaches grasses, mais comme un engagement qui prend
tout son sens et n'acquiert toute sa portée que sur le long terme."
Hélas, sur le long terme, la courbe de ce financement n'arrive guère à
décoller.
L'Admical affiche pourtant un espoir raisonné. Depuis plusieurs
années, les entreprises se sont organisées ; elles ont créé des
structures spécialisées (fondations, départements) ; elles ont
développé des savoir-faire, ce qui contribue à la stabilité et à la
pérennité des actions de mécénat.
Enfin et surtout, en août 2003, le Parlement a voté, à la demande
de l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, une loi qui
doit vivement encourager le mécénat d'entreprise par le biais de
nouvelles incitations fiscales (Le Monde du 19 août 2003). Rue
de Valois, il existe désormais un "M. Mécénat", l'administrateur civil
François Erlenbach, chargé de mission auprès du ministre pour
coordonner les actions en ce domaine.
"Mon rôle, explique-t-il, ne vise pas les grands
mécènes, qui n'ont pas besoin de moi - il faut seulement savoir leur
dire merci, ce que l'Etat ne fait pas toujours. En revanche, les vrais
gisements à venir sont les sociétés moyennes, celles qui réalisent 20
à 40 millions d'euros de chiffre d'affaires, et sont souvent
installées en région. Grâce aux réductions d'impôts prévues par la
loi, elles pourraient dégager de 100 000 à 200 000 euros pour des
actions de mécénat. Mais ces entreprises connaissent mal le monde
culturel, et cette méconnaissance est réciproque. Or je me suis
aperçu, lors de mes déplacements, que les acteurs culturels sont très
demandeurs. Il faut profiter de ce bouillonnement qui commence à se
manifester."
UN NOUVEAU VIVIER, LES PME
L'année 2003 sera-t-elle la date d'un nouveau démarrage du mécénat
en France ? "Depuis l'été 2003, constate Olivier Binder,
avocat chargé de la doctrine juridique et fiscale d'Admical,il y a
une nouvelle donne en matière de mécénat. Grâce à la loi d'août bien
sûr, mais ce n'est pas le seul élément." L'avocat évoque les
dispositions du Conseil d'Etat et du ministère de l'intérieur, du
printemps 2003, en direction des fondations d'utilité publique :
"Leur capital pourra être plus flexible et leur fonctionnement moins
rigide." Enfin, l'Admical a beaucoup travaillé sur la notion de
mécénat "entrepreneurial", c'est-à-dire le mécénat personnel des chefs
d'entreprise. "Parmi ces derniers, certains ont vendu leur
entreprise, ils disposent d'un patrimoine et ont envie de l'utiliser
dans un but d'utilité générale", note M. Binder. Le juriste
estime que la France aura bientôt à sa disposition en matière de
mécénat les mêmes outils de gestion que les Anglo-Saxons, "avec un
système très français de fonctionnement, c'est-à-dire un contrôle des
pouvoirs publics. Ces nouveaux instruments vont pouvoir démultiplier
les actions, notamment en région auprès des entreprises moyennes. Ces
dernières pourraient fonctionner en réseau au niveau de l'Europe des
régions."
Jacques Rigaud insiste également sur le "nouveau vivier"
constitué par les PME, souvent regroupées en club d'entreprises,
notamment à l'instigation de l'Admical, qui va porter la bonne parole
dans tous les cantons. "Il faut aussi développer le mécénat de
compétence", indique M. Rigaud. Il se manifeste quand une
entreprise accepte qu'un de ses collaborateurs, payé par elle, apporte
une partie de son temps et de son savoir à une association ou à une
institution à caractère culturelle ou humanitaire. "C'est une des
manières les plus efficaces de rapprocher deux mondes qui s'ignorent :
celui de la culture ou de l'humanitaire et celui des entreprises",
souligne le président de l'Admical.
Si, pour le Louvre, le mécénat n'a jamais fait défaut, depuis
l'achèvement de l'opération "Grand Louvre" l'aménagement des nouvelles
salles est largement supporté par des financements privés. "Il n'y
a pas de désengagement de l'Etat, insiste Henri Loyrette,
président de l'Etablissement public. Il y a clarification. Le musée
a reçu des sommes considérables de l'Etat pour sa rénovation.
Aujourd'hui, il nous donne notre budget de fonctionnement et nous
avons signé avec lui un contrat pluriannuel où les rôles sont
nettement distribués. L'Etat prend ainsi en charge tous nos problèmes
de sécurité, soit 15 millions d'euros sur quatre ans. En revanche,
l'achèvement du Grand Louvre est de notre ressort."
Mais M. Loyrette veut surtout souligner l'avancée de la loi de
2003. "Grâce à elle, nous disposons enfin d'un outil efficace pour
enrichir les collections nationales et tarir l'hémorragie de nos
trésors nationaux vers l'étranger - une situation que j'ai vécue
douloureusement quand j'étais au Musée d'Orsay. Les toutes récentes
acquisitions faites par le biais du mécénat d'entreprise - panneaux
d'Oudry, dessins de Rosso Fiorentino, carnet pyrénéen de Delacroix -
représentent l'équivalent de nos crédits d'acquisition pour une année
entière : 5 millions d'euros. Et ce n'est qu'un début. La fin de
l'année réservera sûrement d'autres surprises."
Emmanuel de Roux
195 millions d'euros en 2002
En 2002, les entreprises françaises ont versé 343 millions d'euros
au titre du mécénat culturel, humanitaire et lié à l'environnement,
contre 1,2 milliard d'euros en Grande-Bretagne et 9,8 milliards
d'euros aux Etats-Unis. Dans le seul domaine culturel, on comptait, en
2002, 1 060 entreprises actives (contre 1 200 en 2000 et 1 100 en
1998). Toujours en 2002, ces entreprises se sont investies dans 2 665
actions (contre 2 800 en 2000 et 2 700 en 1998). Le total des budgets
engagés était de 195 millions d'euros en 2002 (contre 198 millions
d'euros en 2000 et 168 millions d'euros en 1998).
La solidarité et l'environnement, autres objets du mécénat
d'entreprise comptabilisés par l'Admical, tirent mieux leur épingle du
jeu. Vraisemblablement, il y a eu un glissement des enjeux pour les
entreprises, qui sont passées du culturel à l'humanitaire ou à
l'environnement.