La loi de 2003 peut dynamiser le mécénat culturel
LE MONDE | 31.05.04 | 14h09
Les dernières données statistiques concernant le mécénat des entreprises, qui portent sur l'année 2002, établissent un bilan plutôt médiocre. Pourtant, plusieurs dispositions, dont la loi voulue par Jean-Jacques Aillagon, devraient notamment favoriser l'activité des fondations.
En France, le mécénat est une sorte d'Arlésienne. On en parle beaucoup - pour se féliciter de ses progrès ou pour stigmatiser un (éventuel) désengagement de l'Etat en faveur du privé. Mais quand on observe la réalité des chiffres, on reste frappé par la place finalement bien modeste qu'il tient dans notre pays. D'autant plus que la dernière année dont on peut faire l'analyse - 2002 - est plutôt médiocre.

En l'absence d'un observatoire officiel, c'est l'Association pour le développement du mécénat industriel et commercial (Admical) qui fournit ces données statistiques. Présidée par Jacques Rigaud, cette association se bat depuis vingt ans pour développer dans l'Hexagone cette pratique solidement implantée dans les pays anglo-saxons et en Europe du Nord.

Cette médiocrité se traduit d'abord par un fléchissement du nombre des entreprises mécènes (moins 12 %) et par la disparition de plusieurs fondations d'entreprises tournées en tout ou partie vers la culture (Vivendi, CIC, Canal+, Andersen, Coffium). Ce reflux est bien sûr lié à la déprime économique, qui amène les sociétés à faire des coupes claires dans leurs dépenses. Les fusions d'entreprises n'arrangent pas les choses puisqu'elles entraînent souvent soit la disparition des fondations, soit leur regroupement.

M. Rigaud se veut néanmoins optimiste : "Dans une conjoncture économique difficile, le simple fait que le mécénat d'entreprise se soit globalement maintenu prouve qu'il n'est plus considéré comme un luxe pour temps de vaches grasses, mais comme un engagement qui prend tout son sens et n'acquiert toute sa portée que sur le long terme." Hélas, sur le long terme, la courbe de ce financement n'arrive guère à décoller.

L'Admical affiche pourtant un espoir raisonné. Depuis plusieurs années, les entreprises se sont organisées ; elles ont créé des structures spécialisées (fondations, départements) ; elles ont développé des savoir-faire, ce qui contribue à la stabilité et à la pérennité des actions de mécénat.

Enfin et surtout, en août 2003, le Parlement a voté, à la demande de l'ancien ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon, une loi qui doit vivement encourager le mécénat d'entreprise par le biais de nouvelles incitations fiscales (Le Monde du 19 août 2003). Rue de Valois, il existe désormais un "M. Mécénat", l'administrateur civil François Erlenbach, chargé de mission auprès du ministre pour coordonner les actions en ce domaine.

"Mon rôle, explique-t-il, ne vise pas les grands mécènes, qui n'ont pas besoin de moi - il faut seulement savoir leur dire merci, ce que l'Etat ne fait pas toujours. En revanche, les vrais gisements à venir sont les sociétés moyennes, celles qui réalisent 20 à 40 millions d'euros de chiffre d'affaires, et sont souvent installées en région. Grâce aux réductions d'impôts prévues par la loi, elles pourraient dégager de 100 000 à 200 000 euros pour des actions de mécénat. Mais ces entreprises connaissent mal le monde culturel, et cette méconnaissance est réciproque. Or je me suis aperçu, lors de mes déplacements, que les acteurs culturels sont très demandeurs. Il faut profiter de ce bouillonnement qui commence à se manifester."

UN NOUVEAU VIVIER, LES PME

L'année 2003 sera-t-elle la date d'un nouveau démarrage du mécénat en France ? "Depuis l'été 2003, constate Olivier Binder, avocat chargé de la doctrine juridique et fiscale d'Admical,il y a une nouvelle donne en matière de mécénat. Grâce à la loi d'août bien sûr, mais ce n'est pas le seul élément." L'avocat évoque les dispositions du Conseil d'Etat et du ministère de l'intérieur, du printemps 2003, en direction des fondations d'utilité publique : "Leur capital pourra être plus flexible et leur fonctionnement moins rigide." Enfin, l'Admical a beaucoup travaillé sur la notion de mécénat "entrepreneurial", c'est-à-dire le mécénat personnel des chefs d'entreprise. "Parmi ces derniers, certains ont vendu leur entreprise, ils disposent d'un patrimoine et ont envie de l'utiliser dans un but d'utilité générale", note M. Binder. Le juriste estime que la France aura bientôt à sa disposition en matière de mécénat les mêmes outils de gestion que les Anglo-Saxons, "avec un système très français de fonctionnement, c'est-à-dire un contrôle des pouvoirs publics. Ces nouveaux instruments vont pouvoir démultiplier les actions, notamment en région auprès des entreprises moyennes. Ces dernières pourraient fonctionner en réseau au niveau de l'Europe des régions."

Jacques Rigaud insiste également sur le "nouveau vivier" constitué par les PME, souvent regroupées en club d'entreprises, notamment à l'instigation de l'Admical, qui va porter la bonne parole dans tous les cantons. "Il faut aussi développer le mécénat de compétence", indique M. Rigaud. Il se manifeste quand une entreprise accepte qu'un de ses collaborateurs, payé par elle, apporte une partie de son temps et de son savoir à une association ou à une institution à caractère culturelle ou humanitaire. "C'est une des manières les plus efficaces de rapprocher deux mondes qui s'ignorent : celui de la culture ou de l'humanitaire et celui des entreprises", souligne le président de l'Admical.

Si, pour le Louvre, le mécénat n'a jamais fait défaut, depuis l'achèvement de l'opération "Grand Louvre" l'aménagement des nouvelles salles est largement supporté par des financements privés. "Il n'y a pas de désengagement de l'Etat, insiste Henri Loyrette, président de l'Etablissement public. Il y a clarification. Le musée a reçu des sommes considérables de l'Etat pour sa rénovation. Aujourd'hui, il nous donne notre budget de fonctionnement et nous avons signé avec lui un contrat pluriannuel où les rôles sont nettement distribués. L'Etat prend ainsi en charge tous nos problèmes de sécurité, soit 15 millions d'euros sur quatre ans. En revanche, l'achèvement du Grand Louvre est de notre ressort."

Mais M. Loyrette veut surtout souligner l'avancée de la loi de 2003. "Grâce à elle, nous disposons enfin d'un outil efficace pour enrichir les collections nationales et tarir l'hémorragie de nos trésors nationaux vers l'étranger - une situation que j'ai vécue douloureusement quand j'étais au Musée d'Orsay. Les toutes récentes acquisitions faites par le biais du mécénat d'entreprise - panneaux d'Oudry, dessins de Rosso Fiorentino, carnet pyrénéen de Delacroix - représentent l'équivalent de nos crédits d'acquisition pour une année entière : 5 millions d'euros. Et ce n'est qu'un début. La fin de l'année réservera sûrement d'autres surprises."

 

Emmanuel de Roux


195 millions d'euros en 2002

 

En 2002, les entreprises françaises ont versé 343 millions d'euros au titre du mécénat culturel, humanitaire et lié à l'environnement, contre 1,2 milliard d'euros en Grande-Bretagne et 9,8 milliards d'euros aux Etats-Unis. Dans le seul domaine culturel, on comptait, en 2002, 1 060 entreprises actives (contre 1 200 en 2000 et 1 100 en 1998). Toujours en 2002, ces entreprises se sont investies dans 2 665 actions (contre 2 800 en 2000 et 2 700 en 1998). Le total des budgets engagés était de 195 millions d'euros en 2002 (contre 198 millions d'euros en 2000 et 168 millions d'euros en 1998).

La solidarité et l'environnement, autres objets du mécénat d'entreprise comptabilisés par l'Admical, tirent mieux leur épingle du jeu. Vraisemblablement, il y a eu un glissement des enjeux pour les entreprises, qui sont passées du culturel à l'humanitaire ou à l'environnement.

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 01.06.04
   

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