Par François-Xavier Ruan,
secrétaire de la Fédération des scènes de jazz.
Implanté au coeur de la ville, le Pannonica, scène
de jazz à Nantes, programme plus d’une centaine de groupes par
saison, coordonne et anime un réseau de diffuseurs généralistes en
région, organise un festival de musique improvisée intitulé :
All’improvista. En parallèle, le Pannonica développe une politique
de présence Talensac Jazz Quartier, résidence d’artiste sur son
quartier avec les habitants, il accompagne chaque saison une jeune
formation émergente à faire son Tour de France, propose aux jeunes
professionnels comme aux amateurs des ateliers de pratique
musicale en compagnie de leurs illustres aînés, et défend
mordicus, comme Jean-Paul Sartre, que « le jazz c’est comme les
bananes ».
À la veille de fêter ses dix ans d’activité le
Pannonica fait le point et s’interroge sur l’avenir de la
diffusion du jazz et des musiques improvisées en France.
À l’heure où les services du ministère de la
Culture (DRAC, direction de la musique, de la danse, du théâtre et
des spectacles) et de la ville de Nantes étudient conjointement la
mise en place de pôle national de jazz, il est bien des raisons
d’encourager cette initiative au regard du retard des
implantations en ce domaine.
Le nombre de propositions artistiques (disques,
créations, projets) qui arrivent quotidiennement est en
augmentation continue, et la qualité va avec. Il est plus que
regrettable, voire enrageant, de passer son temps à refuser des
projets de musiciens, pas toujours débutants, alors que la liste
d’attente s’allonge inexorablement.
Le constat est vertigineux et la demande
exponentielle : le résultat des politiques
publiques mises en place progressivement depuis un peu plus d’une
dizaine d’années, en vue de favoriser l’accès à la formation
musicale en France, porte donc ses fruits. Le jazz, et les
musiques cousines, qui ont servi de cheval de Troie pour les
musiques actuelles dans cette politique d’ouverture, sont en crise
de croissance.
En effet, aujourd’hui il n’est pas une école
municipale de musique ou un conservatoire qui ne possède un
département jazz, et, de plus, les diplômes de professeur de jazz
et maintenant de professeur de musiques actuelles institués
renforcent et développent à la fois la réponse à cette demande.
De nombreuses structures d’initiatives privées,
associatives ou non, déjà présentes depuis longtemps sur le
terrain mais maintenant conventionnées, rassemblées notamment dans
la Fédération nationale des écoles de musiques d’influence jazz et
musiques actuelles, enseignent également et accompagnent le
praticien. Sans compter les master classes, stages et ateliers de
pratique collective qui fleurissent à la belle saison et qui
complètent le paysage dans le domaine de l’apprentissage.
S’il reste certainement encore du chemin à faire,
notamment dans le secteur de l’éducation nationale, on peut
constater que le nombre de pratiquants s’est considérablement
démultiplié. Or, le plaisir de l’apprentissage ne dure qu’un
temps, et pour les plus accros la fête de l’école de musique ou
celle de la musique ne suffisent plus.
Dans un même temps, les lieux intermédiaires de
diffusion qui accueillaient bon an mal an les plus téméraires ont
pratiquement disparu : problèmes de nuisances sonores et
tracasseries administratives ont rapidement fait tomber le
couperet.
Et si la prise en compte par les collectivités
territoriales (principalement les communes) dans le domaine des
musiques amplifiées par l’ouverture des fameuses SMAC a jugulé une
partie de l’hémorragie (surtout électorale), il n’en est rien pour
le secteur artistique qui nous concerne.
Les nombreux festivals d’été, pour la plupart, ne
répondent pas non plus à la demande. Ils ne programment presque
exclusivement que des musiciens de renom pour un très faible
pourcentage de musiciens issus de cette politique de formation.
Reste une trentaine d’irréductibles regroupés au sein de l’AFIJMA
(Association des festivals innovants en jazz et musiques
actuelles) qui bataillent ferme pour la diversité des genres et,
bien sûr, de leur côté, les quelques clubs et scènes permanentes,
rassemblés autour de la Fédération des scènes de jazz et de
musiques improvisées (FSJ), arc-boutés sur leur passion, qui
tiennent par miracle une programmation régulière avec des moyens
de fortune. Tous issus d’entreprises militantes, ces lieux de
diffusions permanents tentent dans un esprit
coopératif et solidaire d’organiser la résistance.
Mais pour combien de temps ?
Force est de constater que le réseau de diffusion
du jazz en France ne progresse pas et les conditions d’accueil des
artistes sont de plus en plus difficiles. Il y a bien là une
contradiction technique criante et donc de bonnes raisons de
s’inquiéter de l’avenir de la diffusion de cette musique de
création que tous reconnaissent comme la plus belle aventure
artistique du XXe siècle, et que l’on souhaiterait qualifier
encore avec plaisir de « plus savante des musiques populaires et
plus populaire des musiques savantes ! ».
Il est donc urgent d’appeler à une prise de
conscience concertée entre les collectivités territoriales
(régions, départements, villes, etc.) et l’État afin de mettre,
dès maintenant, en place un véritable programme de soutien
renforcé à ces scènes spécifiques et de favoriser les initiatives
d’implantations nouvelles de lieux de diffusion permanents.
Serait-il trop utopique d’envisager la création d’un pôle jazz et
musique improvisées par région ?
Comme le montre le rapport Latarjet, qui insiste
bien sur le déséquilibre entre formation et diffusion, « les
comparaisons européennes sont édifiantes sur ce point : la France
est le pays où l’on produit le plus mais où l’on diffuse le
moins », et il ajoute : « Le développement de la diffusion est
l’une des conditions de retour à l’équilibre. » De son côté, André
Cayot, inspecteur conseiller pour les musiques actuelles à la
DMDTS, souligne dans son texte sur « 20 ans de politique publique
du jazz » dans le Guide Jazz 2004 de l’Institut de ressource des
musiques actuelles : « Les clubs et les salles de jazz sont
dirigés par des militants dont la reconnaissance institutionnelle
est trop faible alors que le nombre de musiciens ne cesse
d’augmenter. »
Bref, le jazz souffre en ce moment d’un manque de
lieux permanents pour sa diffusion et ceux qui le font, les
artistes, les musiciens, et ceux qui lui permettent d’exister
doivent, plus que jamais, rester en veille permanente sur son
évolution et son devenir.
Au regard d’autres investissements culturels, un
lieu comme le Pannonica fonctionne avec des moyens modestes et
répond à une demande : public et artistes apprécient sa taille et
y trouvent un espace de fabrique d’art et essais « hors
commerce ».
Les dix ans du Pannonica sont l’occasion de faire
le point sur un constat de réussite locale qui est bien là, une
conjonction de volontés de ces diverses parties : ville de Nantes,
DRAC, artistes et médiateurs. Continuons !