Entretien avec Bernard Latarjet qui a reçu du ministre de la culture
la mission de nourrir le débat sur l'avenir du spectacle vivant.
A la suite de la crise des intermittents, déclenchée par la refonte de
leur régime d'allocation chômage, Bernard Latarjet, président de
l'établissement public du parc de la Villette, a reçu du ministre de
la culture Jean-Jacques Aillagon la mission de nourrir le débat sur
l'avenir du spectacle vivant (
Le Monde du 6 novembre). Il doit
enquêter auprès de ses acteurs et analyser ces professions en crise,
avant de remettre son rapport dans six mois.
Cet entretien a été
relu et amendé par M. Latarjet.
Pourquoi l'intermittence est-elle devenue cet été une question
centrale ?
Depuis quelques années, une inquiétude est partagée par les
institutions, les compagnies, les artistes. La crise des intermittents
a joué le rôle d'un révélateur. Pendant quinze ans, la croissance des
moyens publics fut continue, de l'ordre de 10 % par an. Cette phase
s'est achevée il y a cinq ou six ans. Il faut désormais affronter le
foisonnement. Des choix s'imposent qui sont la rançon du succès.
Sommes-nous en train de changer d'époque ?
Après l'ère Malraux, celle de la fondation, puis l'ère Lang, celle
de la croissance, nous sommes entrés dans une phase de mutation
profonde : fortes contraintes économiques, mondialisation, nouvelles
technologies et nouvelles formes artistiques, montée en puissance des
collectivités locales. Les relations entre art, culture et société ont
changé depuis vingt ans.
Les intermittents en font les frais ?
Le régime mis en place par l'accord - contesté - du 26 juin entrera
en vigueur à partir du 1er janvier 2004. Il sera à
renégocier, dès 2005, comme tous les accords de l'Unedic. Si les
choses ne changent pas, l'avenir du régime des intermittents,
véritable spécificité française, me paraît sombre.
Deux questions doivent être débattues. D'abord, quel est le champ
d'application du régime, quels sont les métiers qui relèvent de
l'intermittence ? Ensuite, faut-il introduire dans ces métiers des
différences pour tenir compte de l'extrême diversité des métiers et
des situations ? Faut-il loger tout le monde à la même enseigne, alors
que la précarité, l'économie et les rémunérations sont différentes ?
Ces questions ont-elles déjà été posées ?
Non, pas à ma connaissance. Pourtant personne ne remet en cause la
nécessité d'une réforme. Tout le monde constate une faille qui va
s'agrandissant entre le travail offert qui croît d'environ 2 % par an
quand le nombre des intermittents augmente, dans le même temps, de 7 %
à 8 %. Du coup, la concurrence est plus sévère et les rémunérations
moyennes ont tendance à diminuer.
Pourquoi la courbe de la croissance des intermittents du
spectacle vivant bondit-elle à partir des années 1990 ?
En vingt ans, le nombre des lieux de diffusion, des compagnies, des
spectacles a considérablement augmenté, de nouvelles disciplines ont
émergé. L'Etat n'est pas seul responsable de cette envolée. Songez
qu'il y a en France 1 000 théâtres de ville, dont 30 seulement
touchent une subvention de l'Etat. Ces établissements municipaux sont
dans l'ensemble de très bonne tenue. Certains peuvent être comparés à
des scènes nationales.
Cependant, la fréquentation des spectacles est stable depuis cinq
ans. Elle est de 30 millions, tous genres confondus, dont 7 millions
pour le théâtre, 10 millions pour les genres dits populaires et 13
millions pour les différentes musiques. Aussi, entre la croissance de
l'offre et la stabilité des publics, le système s'étouffe. Le nombre
des compagnies augmente plus vite que l'argent public. Il faut donc
choisir entre un recentrage de l'aide publique sur moins de compagnies
et la poursuite d'une logique du saupoudrage, en sachant que la manne
pour chacun sera moins abondante chaque année. Ce sont là des
questions douloureuses.
La décentralisation n'est-elle pas à l'ordre du jour ?
Officiellement, le monde culturel est très méfiant vis-à-vis de la
décentralisation. Il redoute le face-à-face avec les élus locaux,
souvent taxés d'"analphabétisme", de "clientélisme", quand ce n'est
pas de "dérives démagogiques". Ce qui bien sûr est faux. Je
m'attendais après mes premiers contacts avec les élus à ce que le
spectacle vivant - élitiste, sentant le soufre - soit considéré par
ces derniers comme la dernière roue de la charrette. Il n'en est rien.
Le spectacle vivant représente 80 % du budget culturel de plusieurs
régions.
Il y a diverses façons d'aborder la décentralisation. On peut agir
à la hache, en répartissant des blocs de compétence (création,
diffusion, action culturelle, formation) entre l'Etat et les
collectivités locales. On peut imaginer, au contraire, de maintenir
des financements croisés entre Etat et collectivités territoriales,
mais en modifiant les règles du jeu des partenariats.
A ne parler que de financement, de pourcentage, n'allez-vous pas
déclencher des réactions violentes sur le thème de la privatisation et
de la marchandisation de la culture ?
L'économie de la culture repose en grande partie sur des moyens
privés, qu'on le veuille ou non. Les Français dépensent 4 milliards
d'euros pour le spectacle vivant. Les pouvoirs publics 900 millions.
Mais, si la culture a besoin d'argent privé, il faut veiller à ce que
cette source irremplaçable ne menace pas la diversité culturelle.
En dehors des enjeux économiques, quels sont les enjeux
artistiques dans le débat sur le régime des intermittents ?
D'abord, question centrale, la place de la création contemporaine
dans les établissements du service public et celle de la permanence de
certains emplois artistiques. Autre question : celle de la distinction
entre culture savante et culture populaire. Il y a entre ces deux
termes une frontière plus ténue, plus mouvante. Le nouveau cirque doit
beaucoup au théâtre et à la danse. La marionnette, secteur en pleine
effervescence, n'a plus grand-chose à voir avec le Guignol du
Luxembourg. Faut-il toujours assimiler culture populaire et
divertissement ? Comment conjuguer l'exigence d'excellence et celle
d'élargissement des publics ?
Pour Malraux, la démocratisation culturelle consistait à mettre en
contact le plus grand nombre de citoyens avec les plus hautes œuvres
de l'esprit. Après avoir mesuré les limites de cette volonté, on a
favorisé le "développement culturel" sous toutes ses formes. Comment
dès lors articuler création et action culturelle sans mettre en cause
la prééminence de l'œuvre ? Comment crée-t-on et comment forme-t-on
des publics ? Comment conjuguer fonction artistique et fonction
sociale ?
Cette interrogation est toujours malvenue, mal débattue et mal
gérée. Elle est pourtant essentielle. Car, pendant trente ans, le
fossé s'est creusé entre l'éducation populaire (façon MJC) et la
conception malraucienne. On demande aujourd'hui à la culture de
retisser des liens là où la famille, le parti politique, la religion
ou l'école font défaut. Faut-il pour autant transformer les artistes
en éducateurs de rue ? Il est nécessaire de redéfinir les
responsabilités et leur partage, au sein du réseau et entre l'Etat et
les élus.
Quel est finalement le but de votre mission ?
D'abord poser, à tous ceux qui voudront bien y répondre, les
questions qui fâchent : faudra-t-il à l'avenir redéfinir le périmètre
de l'intermittence ? Comment favoriser les pratiques amateurs sans
concurrencer les professionnels ? Comment redistribuer les missions et
les moyens du service public ? Comment réguler l'entrée dans les
métiers ? Qu'est-ce qu'une œuvre et qu'est-ce qu'un auteur ? Bien
d'autres.
Ensuite transcrire fidèlement les réponses recueillies et dessiner
à partir d'elles des "scénarios" alternatifs d'évolution possible qui
éclaireront l'action de l'Etat.
Propos recueillis par Emmanuel de Roux et Nicole Vulser
Le spectacle vivant en 2002
Théâtre
- 5 théâtres nationaux. 122 spectacles, 2 073 représentations, 795
000 spectateurs.
Budget : 57,9 millions d'euros.
- 45 centres dramatiques nationaux. 8 700 représentations et 1,7
million de spectateurs. Budget : 54,3 millions d'euros.
- 75 scènes nationales, 30 000 représentations et 2,8 millions
d'entrées. Budget : 136 millions d'euros.
- 62 scènes conventionnées pluridisciplinaires (52 en 2000)
- 1 500 compagnies théâtrales, dont 640 sont subventionnées par
l'Etat (21 millions d'euros).
- 49 théâtres privés parisiens. 11 600 représentations et 2,9
millions de spectateurs. Recettes : 81,4 millions d'euros. Subventions
de l'Etat : 3,2 millions d'euros.
Musique
- Opéra national de Paris (Garnier et Bastille). 419
représentations, 850 000 spectateurs, 1 509 employés. Subventions de
l'Etat : 89,3 millions d'euros.
- 19 théâtres lyriques et chorégraphiques. 1 588 représentations,
1,1 million de spectateurs.
- 27 orchestres, 15 associations, 13 formations sous statut public.
1 964 concerts. 2 023 musiciens permanents, 386 salariés. 2,5 millions
de spectateurs.
Danse
- 19 centres chorégraphiques nationaux. Subventions : 11,4 millions
d'euros.
- 400 compagnies de danse, dont 196 aidées par les subventions de
l'Etat (4,3 millions d'euros).
Cirque et arts de la rue
100 compagnies. 11 pôles pour le cirque en région. Subventions pour
le cirque : 10,4 millions d'euros. Subventions pour les arts de la rue
: 6 millions d'euros.