Les produits culturels - livres, disques, DVD - sont désormais
davantage commercialisés par les hypermarchés que par les Fnac ou les
autres magasins spécialisés. Les méthodes de marketing cherchent à
rentabiliser ce secteur.
A l'approche de Noël, les hypermarchés, qui sont devenus des vendeurs
de produits culturels majeurs - les Français y achètent 18,9 % des
livres, 42,3 % des CD et 70 % des DVD et des vidéos -, réalisent leurs
meilleures ventes de l'année.
"La culture est devenue le premier
rayon non alimentaire de Carrefour en chiffre d'affaires",
souligne Nicolas Gautheron, le directeur des univers culture de cette
enseigne.
Pour les fêtes, Carrefour n'embauche ni libraires, ni
disquaires, mais fait appel à des animateurs et à des conseillers.
"Notre clientèle, c'est le grand public",précise M. Gautheron, qui
multiplie les initiatives pour "démocratiser la culture". Ce
qui passe par l'édition d'un magazine, Carrefour Savoirs, tiré
à 500 000 exemplaires, l'animation des hypermarchés avec des dédicaces
d'auteurs, des concerts comme celui du groupe Kyo à Bordeaux, ou
encore la création du prix Carrefour Savoirs du premier roman, présidé
cette année par Irène Frain.
Après Ludovic Roubaudi, couronné en 2002 pour Les Baltringues
(éditions Le Dilettante), c'est Elsa Marpeau qui a été élue en
2003 pour Recherche au sang, le premier ouvrage édité par une
toute jeune maison d'édition, Danger public. Vendu à 600 exemplaires,
ce roman a bénéficié d'un retirage de 3 400 exemplaires qui seront
diffusés dans les 217 magasins Carrefour de France. Comme quoi un
hypermarché peut aussi donner un coup de pouce à une petite maison
d'édition. Les magasins Leclerc, eux aussi, ont lancé cette année leur
premier prix des libraires, sous la houlette de Françoise Xenakis.
A l'approche des fêtes de fin d'année, les rayons sont pleins à
craquer, mais l'offre est souvent réduite comme peau de chagrin. En
moyenne, un rayon livres d'hypermarché compte entre 1 000 et 5 000
références, quand une librairie multispécialiste en présente 50 000.
Pour les CD, Hervé Rony, le délégué général du Syndicat national de
l'édition phonographique, estime que les grandes surfaces offrent au
mieux 6 000 références, et une Fnac Musique 120 000. En vidéo, un
secteur en plein essor, le choix, là aussi, est souvent bien pauvre.
Pourtant, la diversité existe : si l'on prend en compte les romans,
les documents et le secteur jeunesse, de 25 000 à 30 000 nouveaux
livres sont publiés chaque année en France. En 2003, près de 40 000
nouveaux CD et 8 000 nouveaux DVD sont apparus sur le marché. La vente
en ligne de produits culturels (comme amazon.com, fnac.com,
alapage.com ou encore c.discount.com, une filiale du groupe Casino),
qui permet d'avoir accès à l'offre la plus étendue, connaît une réelle
croissance tout en restant encore marginale.
"ROTATION MAXIMALE"
Face aux hypermarchés, la marge de négociation des éditeurs est
souvent très faible. "Le chiffre d'affaires de toute l'édition
vidéo représente à peu près le chiffre d'affaires des cinq plus gros
magasins Carrefour", souligne Jean-Yves Mirski, du Syndicat de
l'édition vidéo. Souvent, les conditions commerciales sont donc à
prendre ou à laisser : les "remises arrière" accordées aux
hypermarchés après une première remise classique, selon la facturation
des opérations marketing, ainsi que les remises de fin d'année sur le
volume ou sur les opérations commerciales, peuvent aller jusqu'à 30 %
du prix de vente.
Comme les autres produits, les livres, les CD et les DVD sont
choisis en fonction de "leur rotation maximale au mètre linéaire",
souligne Dominique Boo, le directeur des ventes de la Sodis, la
société de diffusion et distribution des éditions Gallimard, qui
commercialise des éditeurs comme Le Cherche Midi, le Rocher ou Denoël.
"Ce ne sont pas des libraires, ajoute-t-il. Ils cherchent
clairement à faire un chiffre d'affaires et un bénéfice maximaux. Dans
la mesure où les rayons ne sont pas extensibles, ils doivent
sélectionner peu de livres et les mettre en avant. Ils ne sont pas là
pour entretenir un fonds de librairie. C'est la raison pour laquelle
nous devons ferrailler tous les mois pour qu'ils prennent des
nouveautés."
Dans le domaine du livre, les hypermarchés vendent essentiellement
ce qui a déjà été médiatisé : les auteurs connus, ceux qui ont reçu
des prix (Amélie Nothomb, Alexandre Jardin, Philippe Labro, Daniel
Pennac, Jean d'Ormesson) ou encore les documents "short-sellers"
de Nadine Trintignant, Brigitte Bardot ou du juge Alphen. Grâce à la
loi Lang de 1981, qui interdit une remise de plus de 5 % sur le livre,
les hypermarchés réalisent des marges substantielles et bénéficient de
trésoreries confortables. Sans risque, puisqu'en cas de non-vente les
livres sont retournés aux éditeurs.
Pour lutter contre la mauvaise image de marque des hypermarchés et
"démocratiser la culture", une ancienne professeure de
philosophie, Nicole Belit, a joué un rôle de pionnière pour l'enseigne
de Michel-Edouard Leclerc en lançant à Tarbes, en 1973, le premier
espace culturel Leclerc. Depuis, l'idée a fait florès, et
soixante-deux espaces culturels ont été créés. Celui de Pau, qui est
situé en face de l'université, compte aujourd'hui quelque 90 000
références et organise fréquemment des conférences de haut niveau.
"Dans ces espaces, on est loin des rendements demandés dans
l'alimentaire",souligne Mme Belit, qui est aujourd'hui responsable
des produits culturels au groupement d'achat des centres Leclerc.
Aujourd'hui, ces espaces représentent le tiers des ventes de produits
culturels du groupe et concurrencent, par les choix qu'ils proposent,
les magasins Fnac ou Virgin, qui restent, eux, installés dans les
centres-villes.
Leclerc parraine aussi de nombreuses manifestations culturelles,
comme le Festival de bande dessinée d'Angoulême ou la Folle Journée de
Nantes. En quatre jours et demi, l'enseigne commercialise dans cette
dernière manifestation plus de 22 000 CD classiques.
"CRISE DE L'EXPOSITION"
Pour les hypermarchés, une nouvelle concurrence viendra peut-être
un jour des grandes surfaces spécialisées Cultura, nées il y a cinq
ans. Cette chaîne compte aujourd'hui dix-huit magasins, situés à la
périphérie des grandes villes sur les mêmes terres que les
hypermarchés ; ils vendent à la fois des livres, des CD, des vidéos et
des DVD, visent les familles qui font leurs courses dans les centres
commerciaux. "En moyenne, ils restent une heure dans le magasin",
à lire ou écouter de la musique, précise une étude interne.
Pour le PDG d'Universal Music France, Pascal Nègre, les critiques à
l'égard des hypermarchés sont souvent injustes. "Il est important
que les produits culturels, qui suscitent avant tout des achats
d'impulsion, soient exposés partout, note-t-il. Nombre de gens
viennent dans un hyper acheter des produits alimentaires et repartent
avec un CD ou un DVD. Actuellement, la distribution pose un problème
d'entonnoir : on n'a jamais produit autant de CD, mais il y a une
crise de l'exposition de cette offre. Et, finalement, il n'y a que
très peu de différences entre les meilleures ventes des hypermarchés
et celles des Fnac ou des Virgin."
Nicole Vulser