| Une «déconstruction» de
l'identité PAR MICHEL MAFFESOLI * Nel mezzo del cammino. C'est le moment où, avec force et vigueur, reviennent quelques interrogations essentielles. Ces questions, indéniablement personnelles, mais également collectives, toujours et à nouveau actuelles, Joseph Macé-Scaron en renouvelle l'approche, dans son dernier essai, jusqu'à en faire un questionnement philosophique pertinent, prospectif et en consonance parfaite avec l'esprit du temps. Il est important, dès l'abord, de relever l'existence d'un couple intimement lié : liberté de ton et liberté de pensée. Face au conformisme intellectuel dont on déplore, de plus en plus, l'importance, il est revigorant de respirer l'air frais suscité par une démarche hauturière. Certes, le «nombrilisme hexagonal» est là, bien pesant et bien pensant, avec son lot de pensées convenues : on ne peut pas nier l'importance du puritanisme, le «complot des bigots» ou la «déferlante clinico-cléricale». Dans L'Homme libéré, Joseph Macé-Scaron en montre l'ampleur et la reviviscence. Mais, dans le même temps, la gaya scienza de l'auteur montre bien en quoi les donneurs de leçons et autres pourvoyeurs d'anathèmes font partie d'une arrière-garde dont la virulence porte témoignage d'un combat déjà (enfin) perdu ! Ayant lié leur sort, l'orthodoxie et l'orthocratie semblent avoir le destin des systèmes et des abstractions : succomber sous les coups de boutoir de l'irrépressible vitalité juvénile. Comment se fait-il que le théoriquement correct, la «logique du devoir-être» soit tout à la fois à son apogée et apparaisse, dans le même temps, si fragile ? Joseph Macé-Scaron nous en donne le secret. Et c'est là l'apport essentiel de son livre. Dès l'abord, tout comme dans la pointe finale, il montre bien la porosité de cette identité qui fut le socle intangible de l'idéologie moderne. Et il analyse comment celle-ci laisse la place à la «sarabande des masques» et aux rôles successifs que tout un chacun va jouer dans la théâtralité quotidienne ! Cette «constellation d'âmes étrangères les unes aux autres», pour reprendre l'expression de Fernando Pessoa, est au coeur même de la sagesse baroque qui fait des multiples identifications l'habitat provisoire d'une vie conçue comme éternel recommencement. Déjà, dans Montaigne, notre nouveau philosophe, Macé-Scaron avait bien montré en quoi toute existence est, avant tout, une «branloire pérenne». Judicieuse remarque montrant bien que l'aveuglante clarté de la philosophie des Lumières se mue dans le clignotement de lucioles éphémères. D'où l'acceptation de l'ombre et celle des limites qui constitue un grand moment du livre et qui désigne bien l'ampleur de l'humanisme de notre auteur : la soumission aux intimations des divers déterminismes nous rattachant à cette terre-ci. Il s'agit d'un tragique reconnaissant et acceptant l'humus dans l'humain ! Cet humanisme intégral, à l'encontre de l'intangibilité d'une arrogante identité sûre d'elle-même, repose sur cet état naissant qu'est toute existence. Si on le dit d'une manière quelque peu pédante, c'est une véritable «ontogenèse» que propose l'auteur : «L'homme libéré, c'est l'homme pluriel.» D'où, autre temps fort de la démarche, l'accent mis sur la «création de soi». De Maître Eckart à Michel Foucault, la liste est longue de ceux qui nous incitent à faire de la vie une oeuvre d'art, à participer à la construction du «temple intérieur». Démarche initiatique s'il en est : évitant, tout à la fois, l'écueil de l'ascétisme et du puritanisme, elle permet de conjoindre le spirituel et le sensible et accorde, ainsi, à la personne l'entièreté de son aura. C'est bien ainsi qu'il faut comprendre l'aspect irradiant de l'amitié signant la présence à l'autre, la coprésence au monde. Par là, la connaissance «sapientiale», autrement dit de sagesse, que propose Joseph Macé-Scaron est une propédeutique à un véritable «ordo amoris», une «réorientation» de l'homme dont la «montagne de lumière» qu'est l'Athos donne un avant-goût des plus éclairant. Dans cette belle démarche initiatique, je ne peux pas ne pas marquer mon désaccord sur la thématique du «communautarisme». Certes, le propos est nuancé, et il incite au débat. Il faut donc entreprendre ce dernier et ne pas se satisfaire des incantations qui, trop souvent, tiennent lieu d'arguments. N'est-il pas possible de penser la «Res publica» d'une autre manière que celle qui a prévalu dans la reductio ad unum moderne – le culte contemporain de l'unité ? Les mystiques, tel Maître Eckart justement, opposaient à l'unité fermée en elle-même l'unicité, qui, tout à la fois, permettait la cohérence et la pluralité. Il me semble que la personne plurielle, exprimant des goûts divers, au sein de tribus différenciées, devrait nous inciter à voir la fécondité d'un idéal communautaire en gestation. C'est bien ce qui est en jeu dans cette post-modernité naissante – je dis bien : «post-modernité», et non pas modernité tardive ou hypermodernité, ainsi qu'il est de bon ton de dire dans l'étroitesse hexagonale. Cette post-modernité, justement, lie l'archaïsme (ces choses fondamentales) et le développement technologique. Le débat est engagé, il reste ouvert. Et le mérite du livre de Macé-Scaron est de nous y inciter. Les pièces du dossier sont dûment rassemblées. Ainsi, Max Weber soulignant «l'autorité de l'éternel hier», ou Walter Benjamin déclarant que «le passé a barre sur nous» fournissent des éléments de pensée qui relativisent le benêt progressisme d'une modernité (hypertardive) quelque peu obsolète. Toutes choses montrant la pertinence de ce que j'appellerais un enracinement dynamique... L'Homme libéré, ce livre de sagesse, fait de résistance et de soumission, ce livre – cause et effet d'un «homme concret» – s'emploie à nous rendre à notre pluralité, c'est-à-dire à notre capacité de «dire oui» au tragique qu'est toute existence humaine. * Philosophe, auteur du Rythme de la vie (La Table ronde).
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