Est-ce le signe d'une suprématie définitive ? Faut-il se réjouir de la conquête par la musique classique de ces nouveaux territoires ou s'alarmer d'un éventuel déclin occidental? Dans le petit milieu, les remarques naturellement amères des candidats éconduits, qui voudraient y voir une sorte de concurrence déloyale, sont vite oubliées. La musique n'a pas de frontière, et priorité doit rester à l'excellence et au travail, entend-on. Pourtant, de l'administration aux professeurs, chacun prend bien soin de préciser que les deux résultats mentionnés sont exceptionnels. Comme pour conjurer le sort.
Les chiffres globaux restent, il est vrai, modestes. Entre 2000 et 2004, la proportion d'élèves étrangers au conservatoire est passée de 14 % à 18 %. La moitié environ viennent d'Extrême-Orient. 62 Japonais, 39 Coréens, 13 Taïwanais et 4 Chinois sur environ 1300 musiciens et danseurs : pas de quoi arracher les boyaux d'un chat. Sauf qu'en violon, en piano, en composition ou en saxophone, par exemple, ce sont 25 % à 35 % des élèves qui viennent de ces quatre pays.
Dans ces disciplines, plutôt que de nier l'évidence, les enseignants ont choisi d'essayer de comprendre. Les motivations, d'abord. "Un mélange d'intérêt pour l'histoire musicale de l'Europe, de coût des études, d'attrait du diplôme et de fascination pour certains instrumentistes français, respectés ici, adulés là-bas", résume Philippe Brandeis, responsable des disciplines instrumentales classiques et contemporaines au conservatoire.
"PLUS DE CURIOSITÉ"
Depuis son Grand Prix du disque remporté en 1975 pour l'intégrale de l'œuvre de piano de Ravel et les tournées au Japon qui s'en sont régulièrement suivies, Jacques Rouvier n'a cessé de voir affluer les jeunes Japonais. Ses collègues pianistes Georges Pludermacher ou Bruno Rigutto ont connu le même phénomène. Au conservatoire supérieur de Lyon, c'est le percussionniste Jean Geoffroy qui s'y trouve confronté. "Mais ce n'est pas spécifique à la France, assure Sylvie Gazeau, professeur de violon. C'est encore plus marqué aux Etats-Unis, en Allemagne, en Angleterre. Ils se présentent avec un niveau déjà exceptionnel. Quelque part, ils cassent un peu le concours."
D'autant que, une fois entrés, leur suprématie continue souvent de s'affirmer, comme le montrent les résultats de violon de cette année. A cela, aucun mystère. "Ce sont des travailleurs incroyables", constate Bruno Rigutto. "Dotés d'une capacité de concentration stupéfiante", s'étonne encore Sylvie Gazeau. "Ils connaissent le prix du voyage", ironise Jacques Rouvier, façon de souligner qu'une fois lancés dans l'aventure ils ne lâchent rien. "Et puis nous autres profs, ils nous respectent, ça fait du bien", poursuit-il. Des qualités traditionnelles que l'on a longtemps dites entravées par un jeu stéréotypé. "Encore aujourd'hui, ils ont parfois du mal à prendre une initiative", poursuit Jacques Rouvier. Bruno Rigutto corrige: "Ils ont parfois plus de curiosité. Et leur sensibilité poétique s'est considérablement développée. Cette année, j'ai fait travailler un Debussy: les Asiatiques étaient clairement les meilleurs."
Professeur de musique de chambre, Daria Hovora s'émerveille: "Pour moi, l'essentiel se joue dans l'énergie et la respiration. L'énergie, c'est ce qui contrôle la puissance. Et pour faire partir un groupe ensemble, je ne connais rien de mieux que la respiration. Or ils apprennent à maîtriser l'un et l'autre dès l'enfance."
Cette partition flamboyante ne se joue pourtant pas sans couacs. Depuis quelques années, Philippe Brandeis a ainsi vu apparaître chez certains étudiants japonais "une résistance à l'apprentissage du français". L'un d'entre eux a été exclu il y a deux ans et un cas similaire est envisagé à la rentrée. Démocratisation de la musique au Japon, qui veut que "nos étudiants ne sont plus seulement issus des classes favorisées" ? Simple effet de masse? Difficile de trancher.
En revanche, aucun doute n'est possible: c'est bien le nombre sans cesse croissant de jeunes Asiatiques qui veut que, selon le saxophoniste Claude Delangle, "en musique de chambre, 90% des Japonais restent entre eux". Là encore, le phénomène n'est pas nouveau. Mais il s'amplifie. Pour la première fois, le conservatoire a vu se former cette année un quintette à cordes coréen. "Musicalement, c'était remarquable, avoue Philippe Brandeis, mais ce n'est pas exactement ma notion du mélange des cultures." Il conviendrait d'ajouter les difficultés de nombreux étudiants asiatiques en classe de déchiffrage, qui ont conduit la professeur, Reiko Hozu, à "baisser le niveau d'exigence pour ne pas leur barrer l'accès au diplôme".
PAS DE QUOTAS
Mais ces bémols n'altèrent pas l'harmonie générale. Niveau instrumental, quantité de travail, qualité de l'écoute: "Ils nous font progresser, assure Louis, jeune élève de Bruno Rigutto. On apprend même à se bagarrer pour les salles de répétition." Mais l'engagement individuel n'est pas la seule qualité transmise. "Cette année, un élève français a réuni neuf personnes pour accompagner son récital de prix, ils sont venus jouer gratuitement, se félicite ainsi Claude Delangle. C'était classique chez les Japonais. C'est la première fois que je vois ça chez les Français."
Autant dire que personne ici n'envisage un retour des quotas en vigueur jusqu'à la fin des années 1980. Parce que "c'était stupide, ça conduisait à faire entrer des gens qui n'avaient pas le niveau", se souvient Jacques Rouvier. Directeur de l'Ecole normale de musique de Paris, l'homologue privé du conservatoire, Henri Heugel est moins catégorique. Avec 450 élèves asiatiques sur 1200, il pense "être arrivé à une limite". Mais il estime surtout que "pour l'enseignement public, la question se pose sérieusement. Sa mission n'est-elle pas d'instruire le monde musical français ?"
Philippe Brandeis s'agace: "Nous sommes une école élitiste, pas un conservatoire d'arrondissement. Une des raisons pour lesquelles le niveau a tant monté depuis vingt ans, c'est l'apport des étudiants asiatiques. Ça a profité à tous nos autres élèves, en amont aux conservatoires de région, et en aval au rayonnement de la France. Ces étudiants qui repartent chez eux sont ensuite des ambassadeurs de la culture française. On le voit déjà en Chine."
La Chine, le centre de tous les regards, de toutes les interrogations aussi. Une master class dans un conservatoire de seconde zone à Pékin a convaincu Jacques Rouvier: "J'ai entendu des gens formidablement doués, avec du punch, de l'inspiration poétique, ils vont faire très mal." De retour de Shanghaï, Gretchen Amussen, chargée des relations internationales, abonde dans son sens: "Une ancienne élève d'ici m'a dit que rien que dans sa région il y avait 10 000 pianistes de niveau supérieur."
En trois ans, l'Ecole normale de musique a vu ses effectifs passer de 12 à 100 étudiants chinois. Le conservatoire, avec ses cinq représentants, peut encore voir venir. "Mais la musique, c'est un peu le thermomètre du monde", assure Sylvie Gazeau. La violoniste en est d'ailleurs certaine: la fièvre de Pékin devrait très vite faire monter le mercure. Pour le plus grand bonheur de la musique.
Alfred Cortot, une histoire d'amour
Depuis sa création, en 1919, l'Ecole normale de musique de Paris a tissé des liens privilégiés avec l'Asie, et particulièrement le Japon. L'aura de son fondateur, le pianiste Alfred Cortot (1877-1962), avait valu à celui-ci de voir son nom donné à une île de l'archipel – Cortoshima – et à l'établissement de compter parmi ses donateurs d'origine la famille Tokugawa. L'histoire d'amour a continué, s'est amplifiée, et même étendue, puisque, outre les 230 Japonais inscrits boulevard Malesherbes, l'école accueille 100 Coréens, 60 Taïwanais et 100 Chinois, sur un effectif d'environ 1200 élèves.
Les motivations des étudiants sont les mêmes qu'au Conservatoire (prestige des professeurs et du diplôme, prix modéré des études). Avec deux spécificités: l'absence de limite d'âge et le goût de l'école pour les concours internationaux. Dans le hall, huit affiches jaunes, apposées sur un panneau, célèbrent les élèves lauréats des dernières compétitions: quatre d'entre eux sont Japonais, les quatre autres Chinois.