Les collectivités locales s'intéressent aux cadres du privé
LE MONDE ECONOMIE | 19.04.04 | 13h31
La politique de décentralisation de l'Etat et la pyramide des âges de son personnel obligent la fonction publique territoriale à embaucher. Si elle ne trouve pas les profils dont elle a besoin en interne, elle devra chercher ses compétences dans le privé. Se posera alors la question du statut des nouveaux arrivants.
La fonction publique territoriale recrute et ce n'est pas d'hier. Une note de conjoncture de novembre 2003 établie par le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) faisait apparaître que 13 % des 2 500 collectivités locales interrogées envisageaient, fin 2003-début 2004, 27 200 recrutements, soit 2 % des effectifs actuels.

La robustesse de ce segment du marché du travail tient d'abord à l'évolution démographique. Compte tenu de la pyramide des âges, les départs promettent d'y être massifs : 35 % des titulaires et 32 % des contractuels des collectivités auront cessé leur activité d'ici à 2012. Pour les personnels de l'encadrement A, les pourcentages de départ annoncés sont de 50 % pour les titulaires et de 22,5 % pour les contractuels.

La deuxième raison de l'appétence des collectivités pour des renforts notamment en cadres doit être cherchée dans la poursuite de la politique de décentralisation. Par exemple, le revenu minimum d'activité (RMA) devrait échoir aux départements. "On peut espérer que l'Etat nous transférera aussi des moyens humains pour assumer cette nouvelle responsabilité, commente Lionel Fourny, directeur général des services (DGS) du département de la Moselle et président de l'Association des DGS de départements et de régions. Mais nous ne connaissons pas ce domaine et nous aurons à recruter les tuteurs qui accompagneront ces demandeurs d'emploi de longue durée, de telle sorte que les entreprises qui les accueilleront aient envie de les garder".

Force est de constater que les métiers dans les collectivités changent. "La politique locale implique de plus en plus de contractualisations et des pilotages privé-public, analyse Bernard Loyrette, directeur du pôle Public chez Bernard Bruhnes Consultants. L'hybride et la complexité tendent à devenir la règle. Ce qui veut dire que les hauts potentiels seront des cadres-managers à l'aise dans les démarches de développement ou compétents à l'international, toutes choses auxquelles les concours et le statut de la fonction publique ne prédisposent pas !"

Les collectivités locales apprennent à travailler différemment. "Les effectifs de notre département doubleront d'ici à 2008 et passeront de 1 000 à 2 000 agents, déclare Jean-Luc Boeuf, DGS du département de l'Eure. Ce n'est pas pour autant que notre service informatique ou notre direction des ressources humaines doubleront ! Nous allons reprofiler ces fonctions. Nous recrutions des personnels de maintenance informatique ; nous allons rechercher des compétences en matière d'architecture de réseaux".

Dominique Mejsak, responsable du développement chez Territorial Recrutement, confirme la modification de la demande de compétences. "Cela ne concerne pas seulement le développement économique ou la communication, affirme-t-il. La gestion d'un patrimoine de plus en plus étendu et diversifié oblige à recruter des architectes ; la complexité des contrats et la judiciarisation de la vie publique font obligation de s'attacher les services d'avocats ; on voit naître le besoin de contrôleurs de gestion, de spécialistes de la démarche qualité ou de l'Agenda 21 pour le développement durable."

Résultat : 44 % des collectivités rencontrent des difficultés de recrutement. "Nous sommes en concurrence avec l'Etat pour embaucher des ingénieurs capables d'être des maîtres d'ouvrage, explique-t-il. Nous avons un mal fou à attirer des compétences juridiques et financières, des ensembliers, des porteurs de projets capables de susciter l'initiative locale."

Reste donc l'appel aux compétences venues du secteur privé. Dans un premier temps, les DGS ou DRH appliquent la loi, comme le confirme Daniel Bursaux, DGS de la région Alsace : "Nous sommes tombés d'accord avec les syndicats pour rechercher d'abord des fonctionnaires."

Faute de trouver les profils requis parmi les agents titulaires, il leur faut bien chercher hors de la fonction publique. Quels statuts donner alors à ces nouvelles recrues venues de l'entreprise ou du monde associatif ?

Le statut protège, mais il contraint aussi et rémunère moyennement ; passer des concours risque de faire régresser des cadres d'âge mûr en bas des échelles salariales.

Le contrat, lui, autorise des rémunérations supérieures, mais il installe dans la précarité, puisque sa durée de trois ans ne pourra être renouvelée qu'une fois. "Nous incitons nos recrues à passer des concours", dit M. Fourny. "Nous leur disons que si elles deviennent titulaires, nous pourrons créer budgétairement le poste qu'elles occupent", confirme M. Boeuf.

Il faut écouter le témoignage de François Descamps, chargé de la communication auprès du président du Conseil supérieur de la fonction publique territoriale (CSFPT), ancien formateur, autrefois responsable d'association, ancien journaliste, ancien membre de cabinet ministériel et qui a réussi les concours d'attaché communal et d'administrateur territorial : "Il n'y a pas un modèle de carrière idéal, témoigne-t-il, mais plutôt des itinéraires dépendant des antécédents et des goûts. C'est pourquoi je conseille à un jeune qui souhaite entrer dans la fonction publique territoriale de passer le plus vite possible un concours afin d'accéder à un statut où l'on est un peu plus acteur que dans la fonction publique d'Etat, puisqu'il faut convaincre un maire ou un président de région - qui n'a aucune obligation de nous employer - qu'on est le meilleur !"

Alain Faujas

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20.04.04