Bienvenue dans ce qu'on appelle les « blogs musicaux ». Le terme est barbare. Il désigne des mini-sites hébergés gratuitement sur la Toile. Apparus en 2003 aux Etats-Unis, où l'on en compte désormais des milliers, les blogs musicaux émergent en France depuis la fin 2004.
Cinq blogs musicaux seraient créés chaque jour dans l'hexagone, 150 par mois, du plus rudimentaire au plus élaboré, selon Chryde, un des pionniers du genre. Sans doute, dans le même temps, beaucoup disparaissent. Les spécialistes considèrent ces pages d'informations sur Internet comme la version contemporaine des fanzines des années 1980 - avec le son, l'interactivité et une audience mondiale en prime. Le fanzine était une « feuille de chou » de quelques pages, souvent photocopiée, qui racontait une actualité musicale alternative, et qui était le plus souvent vendue à la sortie des concerts.
Chryde a fondé son blog musical, la Blogothèque, en septembre 2004, avec quelques amis, comme lui passionnés de musique, « ex-lecteurs de Inrocks, proches de la trentaine, gros consommateurs d'Internet et qui ne se reconnaissent plus trop dans la presse magazine actuelle. On veut parler de musique en sortant du schéma classique interview/critique ».
La Blogothèque, comme la plupart des blogs musicaux les plus fréquentés, est enrichie d'un Mp3, blog qui permet de sélectionner des morceaux de musique, de les écouter, de les télécharger. Une boîte à liens hypertexte permet aux visiteurs de raconter des histoires « inspirées » par la musique entendue.
On trouve toutes sortes de musique sur ces blogs. Peu de classique certes, mais beaucoup de trésors oubliés de la musique populaire des cinquante dernières années. Du jazz, du rock, du rap ou de l'électro, des reprises méconnues ou farfelues. Les dernières nouveautés sont également commentées.
UN RÔLE PÉDAGOGIQUE
La musique disponible sur Internet est un océan, depuis qu'il est possible de s'envoyer des fichiers musicaux ( peer to peer ). Les blogs jouent alors un certain rôle pédagogique : trier, sélectionner, dénicher les raretés noyées dans la masse. Le blog musical est la suite, fortement améliorée et ciblée, des forums de discussion qui existent depuis toujours sur des sites comme Kazaa ou Morpheus, mais où, selon Chryde, l'on « brasse trop de vent ».
Le blog musical, indique-t-il, « facilite la tâche et excite la curiosité de l'amateur de musique qui ne se contente pas de la Star Academy. On vient y chercher du nouveau ». Ou du très ancien, comme sur Soulsides, blog américain spécialisé dans la soul musique. Son auteur fait découvrir chaque jour une partie de sa discothèque personnelle, constituée surtout de vieux vinyles.
Mais comment s'y retrouver dans cette multitude de blogs musicaux ? « On accroche à un ton, un style, et puis on se laisse guider », explique Chryde. Et les liens conduisent, au hasard des clics, sur Fruit of the Chaos (http://revante.net), où El et Mel, 18 et 20 ans, partagent leur passion pour la pop asiatique et renouvellent chaque semaine leur sélection. Ou vers Jessica, d'Into the Groove (http://poptastic.blogspot.com), qui disserte avec humour sur la pop délicieusement kitsch des Américains de Scissor Sisters.
« Les blogs sont arrivés après l'éclatement de la bulle Internet, quand plus personne n'osait se lancer », explique Pierre Siankowski, reporter aux Inrockuptibles, l'un des rares magazines musicaux à posséder un site Internet, car souvent trop coûteux à entretenir pour des publications à l'équilibre précaire. Il les a découverts « en faisant des recherches pointues sur un groupe. Tout ce que tu ne trouves pas sur les sites officiels d'artistes et dans la presse, tu le trouves sur les blogs. Avec le problème de l'information qui, parfois, n'est pas vérifiée ».
Phénomènes spontanés, les blogs musicaux inventent une nouvelle façon d'aborder la musique sur la Toile. Libre, impertinente, partageuse et communicative. « Ce nouvel intermédiaire a su et pu utiliser toutes les ressources d'Internet », analyse Tariq Krim, auteur d'une étude sur le peer to peer, alors que les sites officiels doivent se contenter d'extraits sonores de 20 secondes, et que « les sites de téléchargement légaux proposent des formats souvent incompatibles d'un baladeur à l'autre ».
De plus, Mp3 et téléchargement illégaux ne sont pas les fins ultimes de la blogosphère musicale. « Les morceaux sont seulement là pour que vous vous fassiez un avis », prévient sur sa page d'accueil Said the Gramophone (saidthegramophone.com), un blog canadien très fréquenté pour ses folksongs. Souvent, le commentaire s'accompagne d'un lien vers un site de vente en ligne, ou celui du label concerné. « Il y a une vraie volonté légaliste sur les Mp3 blog, confirme Laurent Rossi, directeur de la maison de disques Beggars Group France, une vraie envie de promouvoir la musique. Faut-il les attaquer ou les rémunérer pour ce travail de promotion alors que je n'ai jamais vu un album entier à télécharger sur un blog ? C'est un moyen ludique de faire des découvertes. Et puis le phénomène est intéressant, car il crée des communautés. Certains blogs ont déjà un vrai rôle prescripteur. Assez rapidement on verra des leaders émerger. »
Avec ses 2 000 visiteurs par jour acquis en quatre mois, la Blogothèque en est devenue un, à l'échelle des blogs. « La compilation libre de droits que nous avons mise en ligne a été téléchargée plus de 4 000 fois en trois semaines », indique Chryde. « De la bonne musique, il y en a beaucoup, et il y en aura toujours, mais les moyens de la découvrir sont de plus en plus rares », déplore-t-il sur son site. A ses yeux, les blogs musicaux remplacent les petits disquaires disparus avec l'arrivée de la Fnac et de la grande distribution, il y a quinze ans. Et lorsque l'accès à la culture se réduit à l'hypermarché du coin, l'Internet fait vite figure de sauveur.
Rien d'étonnant donc à ce que Xavier Garambois, directeur d'Amazon.fr, principal site de vente en ligne, reconnaisse « suivre le phénomène de très près » via ses programmes partenaires, auxquels est affilié un nombre croissant de blogs. Avec un nombre de références presque illimité - argument principal des sites de vente en ligne -, Amazon ne saurait négliger de tels « experts ». Hors de toute contrainte, les blogs jouent ainsi les cailloux dans la chaussure d'une industrie musicale tétanisée par la puissance de réaction d'Internet, « le poil à gratter » d'une presse musicale jugée trop timorée, trop prévisible aussi. Seraient-ils une menace ? « Il faudra réagir, estime Pierre Siankowski. Mais si les blogs existent, c'est parce qu'ils répondent à une demande qui n'est pas satisfaite. »
Odile de Plas