Comme le réveillon de la Saint-Sylvestre dont il est la figure de
proue, l'accordéon regarde autant vers le passé que vers l'avenir.
Requis pour l'entretien de multiples traditions populaires, cet
instrument janusien contribue également au renouveau de la musique
contemporaine. Luciano Berio (qui lui a destiné une de ses célèbres
Sequenza), Henri Dutilleux (qui lui a offert une place de
choix au cœur de
Correspondances pour voix et orchestre),
György Kurtag (qui l'a utilisé en quatuor pour la coloration de
Songs of Despair and Sorrow) sont des maîtres qui l'ont prouvé,
mais de nombreux compositeurs, de générations et d'esthétiques très
diverses, mériteraient aussi d'être cités.
Contrairement à ce qu'on
pourrait croire en l'entendant rythmer les danses de tous les
continents, l'accordéon a d'abord servi la musique classique. Pratiqué
en France dans les années 1830 par les jeunes filles de la haute
société - jusque dans la famille royale ! -, il permettait de
reproduire facilement les airs d'opéra à la mode.
D'objet d'art très raffiné (créations de marqueterie où voisinent
bois précieux, écailles de tortue et bascules d'harmonie en argent),
l'accordéon fabriqué en série devient le guide-chant favori des villes
et des campagnes. L'itinéraire qu'il va connaître en France illustre
bien sa dualité d'instrument à la fois populaire et méconnu. A Paris,
au début du XXe siècle, il n'est pas encore l'animateur du
bal musette mais se fait déjà largement apprécier lorsqu'il s'agit de
pousser la chansonnette.
Deux francs-tireurs tentent de lui faire intégrer la sphère
classique. L'un, Narcisse l'Aveugle - surnommé "le concertiste du
coin des rues" -, en jouant sur le trottoir des transcriptions de
grandes pièces pour orgue. L'autre, Giovanni Gagliardi, en défendant
un modèle polyphonique de son invention auprès de personnalités
musicales de renom. Peine perdue.
"LES DÉVERSOIRS DU CONSERVATOIRE"
Dans l'entre-deux-guerres, c'est le fabricant Hohner, en Allemagne,
qui lance un plan de grande envergure (école, commandes d'œuvres
originales, maison d'édition) pour ancrer l'accordéon dans les
habitudes classiques. De ce côté-ci du Rhin, les accordéonistes qui
voudraient jouer autre chose que de la musique de danse sont livrés à
eux-mêmes. Certains, comme Marcel Azzola, vont se former sur le
terrain des brasseries. Pour lui, elles apparaissaient comme "les
déversoirs du conservatoire".
Les jeunes diplômés qui ne trouvent pas de place dans les grandes
formations symphoniques se retrouvent alors dans les orchestres de
brasserie afin de satisfaire, de 16 à 19 heures puis de 21 heures à
minuit, les souhaits musicaux des clients. Marcel Azzola, qui est
passé par des établissements aussi réputés que la Maxéville ou la
Taverne de Paris, vante les mérites de cette pratique. "Quand il
n'y avait pas foule, on piochait dans les partitions entassées près du
piano et on déchiffrait du Wagner ou du Schubert. J'héritais souvent
d'une partie de hautbois ou de flûte qu'il fallait déchiffrer sans
tarder."
Diriger un orchestre de danse, accompagner des chanteurs (Brel,
Montand, Gréco, Barbara, Moustaki...) et donner libre cours à son
amour du jazz (avec, entre autres, Stéphane Grappelli et Patrice
Caratini) n'a jamais suffi à Marcel Azzola, dont un aperçu de quarante
ans de carrière est en préparation chez Universal sous forme de
coffret discographique. Il lui fallait promouvoir l'accordéon de
concert. Pour ce, il interprète, au début des années 1950, un
programme classique devant Claude Delvincourt, qui dirigeait alors le
Conservatoire de Paris.
L'accordéon devra pourtant patienter un demi-siècle avant de
disposer, à compter de 2002, d'une classe dans cette noble
institution. En toute logique, Marcel Azzola a été invité à présider
le jury qui a désigné Max Bonnay au poste de professeur. Aux nouveaux
élèves d'invalider le constat de Brassens dans Le Vieux Léon :
"C'est une erreur/ Mais les joueurs/ D'accordéon/ Au grand jamais/ On
ne les met/ Au Panthéon."
Pierre Gervasoni