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Un instrument né dans les salons, descendu dans la rue
LE MONDE | 29.12.03 | 12h57
Comme le réveillon de la Saint-Sylvestre dont  il est la figure de proue, l'accordéon regarde autant vers le passé que vers l'avenir. Requis pour l'entretien de multiples traditions populaires, cet instrument janusien contribue également au renouveau de la musique contemporaine. Luciano Berio (qui lui a destiné une de ses célèbres Sequenza), Henri Dutilleux (qui lui a offert une place de choix au cœur de Correspondances pour voix et orchestre), György Kurtag (qui l'a utilisé en quatuor pour la coloration de Songs of Despair and Sorrow) sont des maîtres qui l'ont prouvé, mais de nombreux compositeurs, de générations et d'esthétiques très diverses, mériteraient aussi d'être cités.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire en l'entendant rythmer les danses de tous les continents, l'accordéon a d'abord servi la musique classique. Pratiqué en France dans les années 1830 par les jeunes filles de la haute société - jusque dans la famille royale ! -, il permettait de reproduire facilement les airs d'opéra à la mode.

D'objet d'art très raffiné (créations de marqueterie où voisinent bois précieux, écailles de tortue et bascules d'harmonie en argent), l'accordéon fabriqué en série devient le guide-chant favori des villes et des campagnes. L'itinéraire qu'il va connaître en France illustre bien sa dualité d'instrument à la fois populaire et méconnu. A Paris, au début du XXe siècle, il n'est pas encore l'animateur du bal musette mais se fait déjà largement apprécier lorsqu'il s'agit de pousser la chansonnette.

Deux francs-tireurs tentent de lui faire intégrer la sphère classique. L'un, Narcisse l'Aveugle - surnommé "le concertiste du coin des rues" -, en jouant sur le trottoir des transcriptions de grandes pièces pour orgue. L'autre, Giovanni Gagliardi, en défendant un modèle polyphonique de son invention auprès de personnalités musicales de renom. Peine perdue.

"LES DÉVERSOIRS DU CONSERVATOIRE"

Dans l'entre-deux-guerres, c'est le fabricant Hohner, en Allemagne, qui lance un plan de grande envergure (école, commandes d'œuvres originales, maison d'édition) pour ancrer l'accordéon dans les habitudes classiques. De ce côté-ci du Rhin, les accordéonistes qui voudraient jouer autre chose que de la musique de danse sont livrés à eux-mêmes. Certains, comme Marcel Azzola, vont se former sur le terrain des brasseries. Pour lui, elles apparaissaient comme "les déversoirs du conservatoire".

Les jeunes diplômés qui ne trouvent pas de place dans les grandes formations symphoniques se retrouvent alors dans les orchestres de brasserie afin de satisfaire, de 16 à 19 heures puis de 21 heures à minuit, les souhaits musicaux des clients. Marcel Azzola, qui est passé par des établissements aussi réputés que la Maxéville ou la Taverne de Paris, vante les mérites de cette pratique. "Quand il n'y avait pas foule, on piochait dans les partitions entassées près du piano et on déchiffrait du Wagner ou du Schubert. J'héritais souvent d'une partie de hautbois ou de flûte qu'il fallait déchiffrer sans tarder."

Diriger un orchestre de danse, accompagner des chanteurs (Brel, Montand, Gréco, Barbara, Moustaki...) et donner libre cours à son amour du jazz (avec, entre autres, Stéphane Grappelli et Patrice Caratini) n'a jamais suffi à Marcel Azzola, dont un aperçu de quarante ans de carrière est en préparation chez Universal sous forme de coffret discographique. Il lui fallait promouvoir l'accordéon de concert. Pour ce, il interprète, au début des années 1950, un programme classique devant Claude Delvincourt, qui dirigeait alors le Conservatoire de Paris.

L'accordéon devra pourtant patienter un demi-siècle avant de disposer, à compter de 2002, d'une classe dans cette noble institution. En toute logique, Marcel Azzola a été invité à présider le jury qui a désigné Max Bonnay au poste de professeur. Aux nouveaux élèves d'invalider le constat de Brassens dans Le Vieux Léon : "C'est une erreur/ Mais les joueurs/ D'accordéon/ Au grand jamais/ On ne les met/ Au Panthéon."

Pierre Gervasoni

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.12.03

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