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Sounds French, la France à portée d'Amérique
LE MONDE | 29.03.03 | 16h39
Le festival de musique française contemporaine s'est achevé le 27 mars à New York, avec notamment les monstres sacrés Boulez et Dutilleux.
New York de notre envoyée spéciale

"Vous, les Français, vous n'aimez pas votre musique, et encore moins votre musique contemporaine !" L'apostrophe a fusé dans la loge d'à côté. Sans doute ne nous sommes-nous pas levés assez vite pour la dame dressée dans la vibrante standing ovation qui salue le second concert de Pierre Boulez en ce dimanche après-midi 23 mars à Carnegie Hall.

Au cours du festival Sounds French, depuis le début du mois de mars, il n'a été question que d'une guerre, celle de la culture. La veille au soir déjà, même triomphe boulézien. Même élan d'amour pour l'homme, il est vrai familier du lieu puisqu'il y a dirigé 48 fois, et pour le compositeur qui présentait durant tout le week-end quelque trente-six ans de composition, panel quintessentiel de la "typically Boulezian fashion". Répétitions de l'Ensemble intercontemporain en présence d'étudiants des prestigieuses écoles de musique new-yorkaises, rencontres et discussions avec un public visiblement passionné, l'ex-patron du New York Philharmonic Orchestra (de 1971 à 1977) et compositeur en résidence à Carnegie Hall n'a pas ménagé sa peine.

Du côté américain non plus. L'auditorium Isaac Stern avait mis les "petites places dans les grandes" pour mieux servir Répons, qui n'avait pas été donné depuis 1986 à Columbia, profitant d'une salle opportunément aménagée pour les beaux soirs d'un sponsor en mal de bal quelques jours auparavant. Carnegie Hall s'était donc amputé de quelque 1 000 places (soit un gros tiers de la salle) pour mieux dresser les "tréteaux de maître Pierre" et satisfaire ainsi à la spatialisation requise : six petits podiums pour les instruments solistes disposés en étoile autour d'un podium central.

C'est ainsi que la violoniste Hae-Sun Kang, telle l'aurige d'un attelage sonore invisible, avait donné vie dans Anthèmes 2 à cette sensation magique d'une polyphonie "en trompe l'ouïe" à la manière d'une partita de Bach "révélée". Comblé, rayonnant, Boulez se félicitait de ce que les concerts aient bénéficié par deux fois d'un auditoire d'une telle qualité, au point même que dans Eclat "on avait entendu les pianissimos comme rarement".

LEÇON D'HISTOIRE PAR DUTILLEUX

Le lendemain, c'est au tour du second monstre sacré en exercice, Henri Dutilleux, de donner une masterclass aux élèves de la Juilliard School dans le Paul Recital Hall. Petit foulard noué et veste bleue, le compositeur est entré au bras du commanditaire du fameux concerto pour violoncelle Tout un monde lointain, son ami Mstislav Rostropovitch. Lequel a programmé, dans le cadre d'un mini festival intitulé "Slava and Friends", quatre concerts qui mettent au répertoire du New York Philharmonic Timbre, espace, mouvement, de son ami Dutilleux.

Une émotion point dans la salle à écouter ce grand petit bonhomme (né en 1916) rappeler à quel point l'Amérique et la musique française ont parties liées. De Robert Casadesus à Nadia Boulanger, en passant par Edgar Varèse et Darius Milhaud. Rappeler que Messiaen se vit commander la symphonie Turangalila en 1948, puis Du Canyon aux étoiles en 1974.

Le compositeur devait ajouter : "Moi-même, je dois l'impulsion de ma carrière à ma Deuxième Symphonie, une commande de la Fondation Koussevitzky en 1959, créée par Charles Münch à Boston, avant New York et Washington." Sans parler des Métaboles pour l'Orchestre de Cleveland en 1965, et The Shadows of Times en 1997, en première mondiale à Boston sous la direction de Seiji Ozawa.

Après l'énumération des œuvres, il y eut l'œuvre : Les Citations pour hautbois, clavecin, contrebasse et percussion. Une version virtuose interprétée par quatre jeunes talents de la Juilliard, trop sage au goût de Dutilleux -"Il faut savoir prendre des libertés avec la musique". Intimidés mais galvanisés, les musiciens avoueront ensuite avoir vécu là une expérience unique. "La présence de Dutilleux, malgré sa gentillesse et sa simplicité, nous a mis en état de choc, dira le contrebassiste Zachary Cohen. Non seulement j'ai l'impression de mieux comprendre la pièce, mais je vais maintenant oser me l'approprier."

A la Juilliard School, on étudie, on connaît et on aime la musique française. Rien d'étonnant : son président, Joseph W. Polisi, a fait ses études de basson au Conservatoire de Paris, dans la classe de Maurice Allard. Ça crée des liens.

LA CONSÉCRATION DE DUSAPIN

Le soir même, à Greenwich Village, rendez-vous au St. Dymphna's avec Gregor Asch, alias DJ Olive. Le créateur des épisodes de l'opéra Quark Soup et du concept de la partition vinyle - le disque comme support unique d'une œuvre entièrement fabriquée en studio - s'est produit le 13 mars à La Kitchen avec le compositeur de musique électroacoustique Luc Ferrari. Un concert doublement estampillé Festival Electronic Extravaganza et Sounds French.

Habitué à créer lui-même des "performances" théâtralement et plastiquement sophistiquées, DJ Olive, cheveux mi-longs mollement bouclés et air gentil, regrette un peu de n'avoir pu développer davantage sa propre inspiration. "J'ai eu du mal à m'intégrer dans le dispositif prévu par les œuvres de Luc Ferrari. Mais je reconnais qu'il y a là une part d'invention, de philosophie du son réel, dont nous tous sommes aujourd'hui redevables. Pour moi, Sounds French, ça veut dire quelque chose."

Le 27 mars au soir, car il faut un dernier soir, aura été celui de Pascal Dusapin. Dusapin qui assiste à la première américaine de son opéra de chambre To Be Sung, monté au Florence Gould Hall par l'Opéra français de New York, seule compagnie d'opéra américaine entièrement consacrée au répertoire français. Une belle réalisation, tant musicale (remarquable entente entre voix et instruments) que scénique (l'univers de la Societas Raffaello Sanzio de Romeo Castelluci sans les travers trash), qui met en valeur, en dépit de la volontaire démultiplication des perceptions, l'écriture profondément intimiste, pour ne pas dire osmotique, de l'œuvre.

Huit ans après sa création en 1994 au Théâtre des Amandiers, à Nanterre, le "ULO" (Unidentified Lyric Object, objet lyrique non-identifié) de Pascal Dusapin a conquis la dimension qu'il souhaitait, celle d'un vrai, d'un indéniable "lyrical opera".

 

Marie-Aude Roux


Le violoncelle perdu et le taxi afghan

 

L'histoire la plus époustouflante et la plus belle de Sounds French restera certainement la parabole du violoncelle prodigue. C'est au lendemain de la première américaine de Palimpsest, de Marc-André Dalbavie, donnée le 15 mars au Guggenheim Museum, que le violoncelliste solo de l'Orchestre de Paris, Eric Picard, a perdu son instrument, oublié par mégarde dans un taxi. Aussitôt, branle-bas général sur les ondes, les TV et radio-taxis pour retrouver le précieux Vuillaume. Dix jours d'angoisse, sans rien, jusqu'à ce qu'un chauffeur se présente hier à l'ambassade de France, l'instrument à la main.

Le temps d'une expertise effectuée par le luthier Christophe Landon, la présence rassurante de ladite partition de Palimpsest dans la boîte à violoncelle, et le violoncelle fugueur devrait prendre l'avion direction Paris d'ici la fin de la semaine. Quant au chauffeur de taxi salvateur mille fois remercié, qui ne parle visiblement pas la langue de George W. Bush, la seule chose qu'on ait pu comprendre est : "Je suis un Afghan."

ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 30.03.03

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