Le festival de musique française contemporaine s'est achevé le 27 mars à
New York, avec notamment les monstres sacrés Boulez et Dutilleux.
New York de notre envoyée spéciale"Vous, les Français,
vous n'aimez pas votre musique, et encore moins votre musique
contemporaine !" L'apostrophe a fusé dans la loge d'à côté. Sans doute
ne nous sommes-nous pas levés assez vite pour la dame dressée dans la
vibrante standing ovation qui salue le second concert de Pierre
Boulez en ce dimanche après-midi 23 mars à Carnegie Hall.
Au cours du festival Sounds French, depuis le début du mois de mars, il
n'a été question que d'une guerre, celle de la culture. La veille au soir
déjà, même triomphe boulézien. Même élan d'amour pour l'homme, il est vrai
familier du lieu puisqu'il y a dirigé 48 fois, et pour le compositeur qui
présentait durant tout le week-end quelque trente-six ans de composition,
panel quintessentiel de la "typically Boulezian fashion".
Répétitions de l'Ensemble intercontemporain en présence d'étudiants des
prestigieuses écoles de musique new-yorkaises, rencontres et discussions
avec un public visiblement passionné, l'ex-patron du New York Philharmonic
Orchestra (de 1971 à 1977) et compositeur en résidence à Carnegie Hall n'a
pas ménagé sa peine.
Du côté américain non plus. L'auditorium Isaac Stern avait mis les
"petites places dans les grandes" pour mieux servir Répons, qui
n'avait pas été donné depuis 1986 à Columbia, profitant d'une salle
opportunément aménagée pour les beaux soirs d'un sponsor en mal de bal
quelques jours auparavant. Carnegie Hall s'était donc amputé de quelque
1 000 places (soit un gros tiers de la salle) pour mieux dresser les
"tréteaux de maître Pierre" et satisfaire ainsi à la spatialisation
requise : six petits podiums pour les instruments solistes disposés en
étoile autour d'un podium central.
C'est ainsi que la violoniste Hae-Sun Kang, telle l'aurige d'un
attelage sonore invisible, avait donné vie dans Anthèmes 2 à cette
sensation magique d'une polyphonie "en trompe l'ouïe" à la manière d'une
partita de Bach "révélée". Comblé, rayonnant, Boulez se félicitait de ce
que les concerts aient bénéficié par deux fois d'un auditoire d'une telle
qualité, au point même que dans Eclat "on avait entendu les pianissimos
comme rarement".
LEÇON D'HISTOIRE PAR DUTILLEUX
Le lendemain, c'est au tour du second monstre sacré en exercice, Henri
Dutilleux, de donner une masterclass aux élèves de la Juilliard School
dans le Paul Recital Hall. Petit foulard noué et veste bleue, le
compositeur est entré au bras du commanditaire du fameux concerto pour
violoncelle Tout un monde lointain, son ami Mstislav Rostropovitch.
Lequel a programmé, dans le cadre d'un mini festival intitulé "Slava and
Friends", quatre concerts qui mettent au répertoire du New York
Philharmonic Timbre, espace, mouvement, de son ami Dutilleux.
Une émotion point dans la salle à écouter ce grand petit bonhomme (né
en 1916) rappeler à quel point l'Amérique et la musique française ont
parties liées. De Robert Casadesus à Nadia Boulanger, en passant par Edgar
Varèse et Darius Milhaud. Rappeler que Messiaen se vit commander la
symphonie Turangalila en 1948, puis Du Canyon aux étoiles en
1974.
Le compositeur devait ajouter : "Moi-même, je dois l'impulsion de ma
carrière à ma Deuxième Symphonie, une commande de la Fondation
Koussevitzky en 1959, créée par Charles Münch à Boston, avant New York et
Washington." Sans parler des Métaboles pour l'Orchestre de
Cleveland en 1965, et The Shadows of Times en 1997, en première
mondiale à Boston sous la direction de Seiji Ozawa.
Après l'énumération des œuvres, il y eut l'œuvre : Les Citations
pour hautbois, clavecin, contrebasse et percussion. Une version
virtuose interprétée par quatre jeunes talents de la Juilliard, trop sage
au goût de Dutilleux -"Il faut savoir prendre des libertés avec la
musique". Intimidés mais galvanisés, les musiciens avoueront ensuite
avoir vécu là une expérience unique. "La présence de Dutilleux, malgré
sa gentillesse et sa simplicité, nous a mis en état de choc, dira le
contrebassiste Zachary Cohen. Non seulement j'ai l'impression de mieux
comprendre la pièce, mais je vais maintenant oser me l'approprier."
A la Juilliard School, on étudie, on connaît et on aime la musique
française. Rien d'étonnant : son président, Joseph W. Polisi, a fait ses
études de basson au Conservatoire de Paris, dans la classe de Maurice
Allard. Ça crée des liens.
LA CONSÉCRATION DE DUSAPIN
Le soir même, à Greenwich Village, rendez-vous au St. Dymphna's avec
Gregor Asch, alias DJ Olive. Le créateur des épisodes de l'opéra Quark
Soup et du concept de la partition vinyle - le disque comme support
unique d'une œuvre entièrement fabriquée en studio - s'est produit le
13 mars à La Kitchen avec le compositeur de musique électroacoustique Luc
Ferrari. Un concert doublement estampillé Festival Electronic Extravaganza
et Sounds French.
Habitué à créer lui-même des "performances" théâtralement et
plastiquement sophistiquées, DJ Olive, cheveux mi-longs mollement bouclés
et air gentil, regrette un peu de n'avoir pu développer davantage sa
propre inspiration. "J'ai eu du mal à m'intégrer dans le dispositif
prévu par les œuvres de Luc Ferrari. Mais je reconnais qu'il y a là une
part d'invention, de philosophie du son réel, dont nous tous sommes
aujourd'hui redevables. Pour moi, Sounds French, ça veut dire quelque
chose."
Le 27 mars au soir, car il faut un dernier soir, aura été celui de
Pascal Dusapin. Dusapin qui assiste à la première américaine de son opéra
de chambre To Be Sung, monté au Florence Gould Hall par l'Opéra
français de New York, seule compagnie d'opéra américaine entièrement
consacrée au répertoire français. Une belle réalisation, tant musicale
(remarquable entente entre voix et instruments) que scénique (l'univers de
la Societas Raffaello Sanzio de Romeo Castelluci sans les travers trash),
qui met en valeur, en dépit de la volontaire démultiplication des
perceptions, l'écriture profondément intimiste, pour ne pas dire
osmotique, de l'œuvre.
Huit ans après sa création en 1994 au Théâtre des Amandiers, à
Nanterre, le "ULO" (Unidentified Lyric Object, objet lyrique
non-identifié) de Pascal Dusapin a conquis la dimension qu'il souhaitait,
celle d'un vrai, d'un indéniable "lyrical opera".
Marie-Aude Roux
Le violoncelle perdu et le taxi afghan
L'histoire la plus époustouflante et la plus belle de Sounds French
restera certainement la parabole du violoncelle prodigue. C'est au
lendemain de la première américaine de Palimpsest, de Marc-André
Dalbavie, donnée le 15 mars au Guggenheim Museum, que le violoncelliste
solo de l'Orchestre de Paris, Eric Picard, a perdu son instrument, oublié
par mégarde dans un taxi. Aussitôt, branle-bas général sur les ondes, les
TV et radio-taxis pour retrouver le précieux Vuillaume. Dix jours
d'angoisse, sans rien, jusqu'à ce qu'un chauffeur se présente hier à
l'ambassade de France, l'instrument à la main.
Le temps d'une expertise effectuée par le luthier Christophe Landon, la
présence rassurante de ladite partition de Palimpsest dans la boîte
à violoncelle, et le violoncelle fugueur devrait prendre l'avion direction
Paris d'ici la fin de la semaine. Quant au chauffeur de taxi salvateur
mille fois remercié, qui ne parle visiblement pas la langue de George
W. Bush, la seule chose qu'on ait pu comprendre est : "Je suis un
Afghan."